A télécharger
Les choix de la France
Rencontre exclusive avec Jean-Louis BEFFA
Ancien patron de Saint-Gobain – Administrateur de Saint-Gobain
Guy FAGES, Rédacteur en Chef de manufacturing.fr :
Jean Louis BEFFA, bonjour.
Vous avez été le patron de SAINT-GOBAIN de 1986 à 2007. Aujourd’hui, vous avez des fonctions dans le Groupe Lazard au niveau de l’Asie. Vous êtes également administrateur de Siemens, GDF Suez. En 2004 même, Jacques CHIRAC vous avait contacté, vous avez travaillé sur une mission sur la relance de la politique industrielle en France, qui d’ailleurs aboutit à l’Agence de l’innovation industrielle arrêtée par le gouvernement actuel je pense, de mémoire.
Jean-Louis BEFFA, Administrateur de Saint-Gobain :
Oui, c’est ça.
Guy FAGES :
Et puis, vous venez d’éditer un livre qui s’appelle « La France doit choisir », et si je le résume rapidement en fait, vous voulez nous réconcilier avec le rôle de l’Etat. L’Etat a encore un rôle ?
Jean-Louis BEFFA :
C’est ça.
Guy FAGES :
Il n’a plus d’argent, c’est ça, mais on peut quand même en faire quelque chose ?
Jean-Louis BEFFA :
Mais, je pense d’ailleurs que les propositions que je propose peuvent être faites, je dirais, à dépenses constantes, voire même à dépenses plus faibles. Je crois que de toute façon, quel que soit le Président, le prochain quinquennat sera tel que les mesures d’ordre général ont vécu, qu’on ne pourra plus faire que des mesures ciblées. Et à partir du moment où ce seront des mesures ciblées, ça veut dire qu’il faut avoir une idée claire des priorités. Et c’est ce point qui aujourd’hui nous manque
Guy FAGES :
D’accord, c’est justement ce que vous essayez d’éclairer dans cet ouvrage. Alors, votre leitmotiv, c’est le commerce extérieur, avoir quelque chose de positif. Pour y parvenir, est-ce qu’il faut conserver une activité industrielle forte en France, ou pas ?
Jean-Louis BEFFA :
Voilà, je pense en effet que le problème pour la France du commerce extérieur est encore plus difficile que le problème de l’emploi. Bien entendu, le problème extérieur peut être résolu dans ces conséquences d’une façon différente suivant qu’on croit que l’Euro va rester et tenir, ou que l’on croit que malheureusement il ne pourra pas tenir. Parce que dans un cas, au fond, l’Allemagne peut payer les déficits français, dans l’autre, nous serions condamnés à une dévaluation qui ne pourrait être qu’extrêmement importante, avec des conséquences finalement très négatives, puisqu’on payerait très cher en particulier beaucoup plus cher une facture énergétique qui déjà augmente, et ce n’est pas sûr que même en baissant le coût du travail pour le monde extérieur de 30%, on arrive à tellement développer nos exportations étant donné l’évolution négative du tissu industriel français. Et comme vous le savez, un tissu industriel, ça ne se reconstitue pas dans l’année qui suit ou dans les deux ans, même si bien sûr une dévaluation entrainerait une amélioration mécanique de la compétitivité. Pour résumer, pour moi une dévaluation aurait des effets négatifs beaucoup plus forts que des effets positifs. Alors, comme vous le dites, le problème du commerce extérieur lui, si on l’aborde, on voit que dans tous les pays de la planète, dans tous les pays de la planète, jamais le solde des services peut compenser ce qui se passe dans le monde de l’industrie et de l’énergie. Par conséquent, le problème du commerce extérieur, ce n’est pas un problème des services, ce n’est pas un problème de l’industrie, comme on dit, de la connaissance. Dans tous les pays de la planète, c’est un problème de la politique dans le domaine où les résultats d’une politique dans les domaines de l’énergie et dans le domaine de l’industrie. C’est pour ça que l’industrie est tout à fait cruciale.
Guy FAGES :
Donc, il faut produire.
Jean-Louis BEFFA :
Non pas en terme d’emploi comme je le dis, parce que le terme de l’emploi industrie de toute façon a une très forte productivité pour être compétitive, et donc ce n’est pas elle qui dans un pays est de nature à résoudre l’essentiel du problème de l’emploi, mais elle est essentielle pour le commerce extérieur avec l’énergie. D’ailleurs, dans la politique énergétique de la France, il y aurait beaucoup à dire.
Guy FAGES :
Alors, on va revenir un petit peu sur les idées qui sous-tendent pour arriver à cette production. Donc, vous proposez trois points, j’ai relevé notamment le rôle de l’actionnariat ; est-ce que l’Etat peut faire quelque chose, puisqu’après tout, les actionnaires sont libres. Mais ça a l’air d’être un point fondamental chez vous le rôle de l’actionnaire dans les grandes entreprises ?
Jean-Louis BEFFA :
Oui, absolument. C’est un rôle essentiel. Un mot encore sur la question de l’industrie : ce ne sont pas toutes les activités industrielles qui sont cruciales pour le problème du commerce extérieur, ce sont seulement les industries exportatrices. Donc, si vous voyez bien, la priorité c’est – un, il faut repenser aux producteurs et pas simplement aux consommateurs – deuxième priorité, il faut penser à l’industrie et l’énergie plutôt qu’aux services – troisième priorité, au sein de l’industrie, il faut penser à l’industrie exportatrice, et non pas à l’industrie qui, même comme Saint-Gobain, est une industrie en effet régionale ; quand vous produisez du ciment, vous n’exportez pas, ce n’est pas prioritaire. Quand vous vendez à l’étranger des trains et des avions, ça c’est prioritaire.
Guy FAGES :
Donc, il faut se concentrer sur ces marchés-là ?
Jean-Louis BEFFA :
Il faut concentrer les aides et le soutien de l’Etat sur l’industrie, et non pas les services, et sur l’industrie exportatrice, et non pas toutes les industries. Et à ce moment-là, si vous êtes convaincus de ça, toutes les mesures que vous pouvez prendre dans beaucoup de domaines sont des mesures qui ont des priorités. Or aujourd’hui, les mesures que l’on fait – baisse des charges, baisse même de la taxe professionnelle – n’ont pas été faites assez ciblées. Voilà, par exemple, ou un autre exemple, la baisse de la TVA pour les restaurateurs, dans le cadre des priorités, aurait une priorité extrêmement basse. Je pense que c’est une mesure coûteuse, très coûteuse qui n’a pas d’effet vis-à-vis du vrai problème économique français.
Alors, maintenant j’en viens en effet à un des points importants de mon livre, comme vous l’avez dit, qui est la gouvernance des Entreprises. C’est-à-dire très clairement le pouvoir de l’actionnaire sur la stratégie de l’Entreprise. Et là, je dis que sur la planète, on peut observer deux modèles. Là où ce pouvoir est considéré comme crucial, essentiel, c’est-à-dire notamment l’Angleterre et l’influence de beaucoup des marchés d’action internationaux, et bien sûr pour une part les Etats-Unis avec l’exception de ce qui touche aux militaires. Dans le domaine militaire, l’intérêt national aux Etats-Unis prime sur l’intérêt actionnarial. On reviendra ensuite sur le cas français, puisque le cas français a la particularité dans ce domaine-là d’avoir en fait changé de stratégie ces dernières années. En revanche, il existe quatre pays, pour ne citer qu’eux, qui sur toute la planète n’ont absolument pas le modèle de la primauté de l’actionnaire, en tout cas de la même façon. Donc, ces modèles en plus sont ceux qui sont les modèles qui sont gagnants aujourd’hui me semble-t-il, et en particulier gagnants dans le domaine de la compétitivité, c’est-à-dire des commerces extérieurs positifs. Ces quatre pays sont le Japon, la Corée, la Chine et l’Allemagne. Alors, ce qui nous intéresse le plus, c’est d’observer le modèle allemand par rapport au modèle français. Quelle est la différence en effet ? C’est qu’en Allemagne, il n’y a pas primauté de l’actionnariat. On dit que le modèle allemand est un modèle Rhénan, Michel ALBERT, il y a très longtemps, avait déjà analysé ce phénomène - le centre de pouvoir et le conseil d’administration, et non plus la toute puissante assemblée générale. Au conseil d’administration se confronte, en Allemagne, je le vois bien chez Siemens, trois points de vue – le point de vue bien sûr de l’actionnaire – le point de vue des travailleurs, c’est-à-dire à la fois de la représentation syndicale de l’Entreprise et de la représentation syndicale nationale. Le vice-président de Siemens, qui joue un rôle très important dans l’élaboration de la stratégie de la Société, c’est le président de Ligier Métal ; c’est comme si le président de la fédération de la sidérurgie de la CGT en France était vice-Président du conseil d’administration. Et je crois que c’est très positif.
Guy FAGES :
C’est une cogestion à l’allemande, elle est faisable en France ?
Jean-Louis BEFFA :
C’est une cogestion à l’allemande, je ne pense pas que bien sûr la France ne doit pas adopter exactement le modèle allemand. Il faut y aller, comme diraient les chinois, un petit pas mais dans la bonne direction. Et donc, je préconise dans mon livre la présence d’environ un tiers du conseil d’administration pour des représentants élus par les syndicats, ou désignés par les syndicats suivant la représentativité au sein de l’Entreprise en question – je ne dis ça que pour les Entreprises au-dessus bien entendu d’une certaine taille, ce n’est pas adapté aux problèmes d’Entreprises de type bien sûr petite et moyenne, et je pense que bizarrement il faut non seulement, ce qui existe dans certaines Entreprises françaises, des anciennes privatisées, des personnes élues par les syndicats de l’Entreprise, et je serais même favorable à ce qu’il y ait une désignation par la centrale de certains représentants. Car, à ce moment-là, les grandes centrales syndicales seraient obligées de changer d’attitude. Alors, à quoi sert la présence des syndicats en Allemagne ? C’est que quand en Allemagne, on élabore une stratégie pour un métier nouveau, d’abord on donne une énorme priorité quitte à prendre des risques et avoir des rentabilités différées et non pas les rentabilités immédiates court-termistes du modèle libéral financier, mais on veille à ce qu’une partie des emplois soit sur le sol allemand, ainsi que la recherche développement. Alors, tout n’est pas sur le sol allemand. La bonne stratégie dans le domaine industriel commercial, qui a mes faveurs, une partie des emplois sont sur le sol national pour faire notamment les nouveaux produits, les choses à valeur ajoutée, et une partie est faite également dans des pays à bas salaire de façon à faire l’effet de masse qui seul permettra à l’Entreprise d’amortir ses coûts de fonctionnement, ses coûts de recherche et développement sur un volume suffisant. Donc, dans toutes les Entreprises allemandes efficaces, les groupes allemands, il y a cette double localisation géographique qui, elle, me parait totalement légitime. Donc, voyez, ce n’est pas simplement le « produire en France » qu’il faut faire, c’est beaucoup plus « l’inventé en France » et le « produire partiellement en France », là où l’on peut de façon compétitive produire, exporter à partir de France, même avec des salaires français.
Guy FAGES :
Et en impliquant, en ayant des relations sociales, et en impliquant dans l’actionnariat.
Jean-Louis BEFFA :
À partir du moment où les syndicats voient que l’Entreprise fait un effort réel et concret pour créer des emplois en France, ils sont bien sûr beaucoup plus coopératifs pour adapter les usines, parce qu’on ferme les usines dans les domaines moins compétitifs, et on transfert le personnel dans les secteurs d’avenir plus compétitifs. Et à ce moment-là, ils sont prêts à collaborer. Ce qui manque quand on demande en France la collaboration avec les syndicats, c’est également l’engagement patronal de s’intéresser davantage au territoire national. Donc, c’est bien du donnant-donnant. Et donc, ce n’est pas demander quelque chose de façon unilatérale au syndicat, comme peut-être certains voudraient les voir actuellement faire, c’est du donnant-donnant.
Guy FAGES :
L’actionnariat corrigé, les relations sociales améliorées. Il reste un point important, c’est l’innovation. Quel est le rôle de l’Etat au niveau de l’innovation ?
Jean-Louis BEFFA :
Oui, il y a un côté absolument innovation qui se situe totalement alors dans le cadre du rapport que j’avais fait. Il y a deux modes d’innovation en gros sur la planète. Il y a deux modèles différents : il y a un modèle qui est là encore un modèle libéral, avec universités d’excellence, start-up qui grossissent et qui deviennent très très grandes, c’est le modèle Américain, il est d’ailleurs extrêmement efficace. Il y a deuxièmement un modèle qui est complètement différent dont l’archétype est le modèle Japonais où c’est la diversification de grands groupes. On utilise l’autofinancement de secteurs traditionnels, non pas pour les supprimer, non pas pour les vendre comme un peu aux Etats-Unis parfois, mais pour au contraire utiliser cet argent pour développer les secteurs du futur. Alors, la France, d’une façon générale, a une politique qui voudrait - malheureusement années après années, on s’aperçoit que c’est un échec partiel - uniquement être centrée sur les PME pour les faire devenir aussi efficaces que des PME innovantes américaines. Tout ce qu’on a fait – crédit impôts recherche, pôle de compétitivité – c’est pas mal, ça va dans le bon sens. Mais ce que la France aujourd’hui ne fait pas et que j’avais voulu compléter, ce sont des programmes ambitieux dans lesquels on se tourne vers les grands groupes ou vers les Entreprises qu’on appelle ETI, c’est-à-dire déjà d’une certaine taille, notamment des groupes familiaux, car dans l’agence de l’innovation industrielle, beaucoup de programmes très intéressants m’avaient été apportés par trois ou quatre groupes familiaux de taille moyenne supérieure si vous voulez, mais pas obligatoirement de grands groupes. Donc ça n’est pas, comme on me le fait dire parfois, une apologie des grands groupes. Ceci dit, si vous prenez les ETI plus les grands groupes en France, il faut que les français et vos auditeurs sachent, mais peut-être le savent-ils déjà, que 80% des exportations, 80% de la recherche développement est faite par ces entités. Donc, une stratégie comme actuellement le fait notre gouvernement centrée seulement sur les PMI, puisqu’on a décidé après la suppression de la 2i, que l’Etat n’aiderait que des programmes qui ne dépasseraient pas 10 millions d’euros. Alors, une stratégie comme ça est bonne, mais insuffisante. Donc, je préconise sous un nom différent, le cas échéant, de revenir au grand programme ambitieux de la 2ie, et non pas simplement au crédit impôts recherche, car pour les grands groupes, le crédit impôts recherche est donné, ce qui est bien, mais sans contrepartie. Dans le cas de la 2ie, on donnait des aides, mais il y avait un engagement de l’Entreprise. Ce qui manque dans la stratégie des grands groupes du gouvernement actuel, c’est le crédit impôts recherche où on vous donne quelque chose – merci - mais y a pas cela. Moi j’aurais fait une politique qui, pour les PME, serait la même et je trouve bien même l’idée d’un crédit d‘innovation pour les PME qui financerait non seulement la recherche, mais même les prototypes. En revanche, je crois que pour les grands groupes, il faudrait donner le crédit d’impôts recherche que pour l’augmentation de l’effort de recherche, et il faudrait compléter cela par des crédits qui, eux, seraient donnés pour des grands programmes ambitieux, avec contrepartie visible. Egalement, il faudrait sans doute réduire les aides données au secteur des services non exportateurs pour les renforcer dans les secteurs de l’industrie et notamment exportateurs, et la 2ie, elle, ne se veut aider que les exportateurs, que l’Entreprise soit de taille moyenne ou que l’Entreprise soit de grande taille.
Guy FAGES :
Vous nous détaillez plusieurs modèles dans votre ouvrage. On va en passer quelques-uns rapidement : l’autocentrée au Brésil ou en Inde, le modèle rentier en Russie, en Arabie-Saoudite. Mais en fait, y a deux modèles principaux qui restent : le modèle libéral financier, et le modèle commercial industriel. Est-ce que vous pouvez nous les expliquer ?
Jean-Louis BEFFA :
Le modèle libéral financier d’un côté, incarné typiquement par l’Amérique, et très largement par les Etats-Unis, et le modèle industriel commercial, l’Angleterre notamment, et ce que dit l’Angleterre comme bonne politique à mener. Parce que l’Angleterre nous donne des leçons de ce qui est bien dans le cadre d’un libéralisme absolu, laisser acheter les affaires, ne pas défendre les champions nationaux, ou même la politique à mon avis complètement inefficace et dangereuse de la politique de la concurrence que fait la Commission de Bruxelles en évitant la création de champions nationaux, en limitant les aides d’Etat. Tout ça est d’inspiration britannique. Et en fait, c’est excellent pour la cité de Londres ce type politique qui est là le véritable avantage compétitif des anglais, mais c’est très mauvais pour l’Europe continentale. Et donc, nous avons aujourd’hui une commission de Bruxelles qui au fond est totalement ralliée au modèle libéral financier dont les mesures sont en fait extraordinairement nocives pour le développement industriel et le développement économique de l’Europe. Sur le point français, la grande caractéristique c’est que nous avons connu une époque d’un modèle industriel commercial, à l’époque du Général De Gaulle et du président Pompidou, avec les grands programmes qui nous ont permis quand même de faire ce qui aujourd’hui est un des pivots de l’industrie française, l’industrie nucléaire, l’industrie aérospatiale, l’industrie des satellites, et même pour une part l’industrie des transports. Et après, on a décidé qu’il fallait arrêter cela, que l’Etat devait devenir un Etat passif, qu’il fallait complétement laisser faire le marché, et on a renoncé à toute ambition industrielle comme priorité en tout cas, autre comme parole dans les faits. Et on a également renoncé à tout grand programme et à toute intervention de l’Etat. Un Etat passif purement veillait à ce qu’au contraire le marché soit le plus dominant possible. Et après, on s’est rendu compte que ce n’était pas seulement le marché, c’était les financiers au sein du marché qui devenaient dominants. On a laissé faire ça sans réagir. Et là, je trouve que ça, ça a été extraordinairement négatif pour notre pays. Donc, je dis que notre pays doit maintenant revenir aux priorités qui incarnent le retour à un modèle industriel commercial.
Guy FAGES :
Mais quand on lit dans le détail votre chapitre sur la Chine, qui est assez complet, on se dit que le modèle commercial industriel, c’est mort. Il faut créer quoi, un modèle comme Gaulois, comment faire ?
Jean-Louis BEFFA :
Face à la Chine, vous avez deux pays qui gagnent, deux pays qui ont quasiment un commerce extérieur équilibré, même dans le cas du Japon positif face à la Chine, c’est le Japon et l’Allemagne. Par conséquent, il est parfaitement possible par le biais d’un modèle industriel commercial, d’avoir un rapport vis-à-vis de la Chine qui est un rapport de non-vaincu, ce qui est – 1 position de vaincu face à la Chine, c’est la politique actuelle de la France. Mais, si nous suivions un modèle industriel commercial vis-à-vis de la Chine, c’est la seule façon pour nous défendre.
Guy FAGES :
Parce que vous parlez pour la France aussi que l’on va devoir choisir quand même entre le mode de vie et le niveau de vie.
Jean-Louis BEFFA :
Oui, parce que je pense que jusqu’à présent, les français n’ont pas encore ressenti toutes les conséquences personnelles des choix qui ont été faits. Pourquoi ? Parce que pour l’instant, on a comblé ce virage vers le modèle libéral financier par des politiques très pro consommateur et des politique d’endettement. Or maintenant, les niveaux d’endettement de la France deviennent la limite, et par conséquent il n’y a plus de façon de ne plus choisir en laissant monter l’endettement. On va être obligés d’être plus rigoureux. Plus rigoureux signifiera des choix, et si l’on ne fait rien, il y aura comme conséquence une baisse considérable du niveau de vie des français. Et les hommes et femmes politiques ont aujourd’hui beaucoup de peine à ne pas dire aux français que ce qui les attend, c’est sauf si on change, beaucoup de baisse de leur niveau de vie.
Guy FAGES :
Il y a une pression fiscale qui va augmenter. Il faut mettre des taxes aux frontières, enfin, tout ce discours-là ?
Jean-Louis BEFFA :
Non, non, je ne suis pas du tout pour les taxes aux frontières. Je ne suis pas du tout protectionniste. Je considère qu’il faut absolument être très ouvert dans le domaine des biens et des services. Je suis totalement libéral là dans ce domaine. Par contre, le capital ce n’est pas un bien, il ne faut pas le traiter comme un bien. Le capital, c’est quelque chose lié au fait très attentif, en un mot je ne suis pas pour laisser faire des OPA sur les Entreprises, je ne suis pas pour les Hedge Fund, je ne suis pas pour les contrôles rampants, etc., pour une raison simple, parce que le capital, c’est la stratégie. Et donc, il faut séparer, et il faut être à mon avis libéral et non protectionniste dans le domaine des échanges de biens et des services, et il faut défendre l’intérêt national dans le domaine du capital.
Guy FAGES :
Dans votre ouvrage, il y a deux choses dont vous parlez peu ; c’est les PME, bon vous avez quand même pas mal répondu là-dessus.
Jean-Louis BEFFA :
Les PME, je n’en parle pas parce que, si vous voulez, je n’ai pas de désaccord avec ce qui se fait actuellement sur les PME, je pense qu’il faut l’amplifier. Mais, les mesures que la France a prises depuis une dizaine d’années vont toutes à peu près dans le bon sens. Donc, je n’ai pas, là-dessus, de réticence, au contraire sur les PME. Mais, je dis qu’on ne peut pas s’en tenir que là. Je pense qu’il faut un volet « grands groupes ».
Guy FAGES :
Et puis, il y a une deuxième chose : le chapitre Europe ; je l’ai trouvé quand même un petit peu court, je ne sais pas, vous préparez une suite ? Comment vous voyez l’Europe ?
Jean-Louis BEFFA :
Oui, j’ai réfléchi ; eh bien écoutez, le chapitre Europe était terminé avant juin. Rien de ce que je disais n’a été démenti. Mais, il est certain que maintenant, nous avons appris beaucoup de choses par la crise qui vient de se produire. Au fond, chaque grand pays européen a été face à ses responsabilités. Et qu’est-ce que l’on voit ? La première conséquence, c’est que c’est fini l’Europe à 27. Désormais, il faut une Europe à deux vitesses. On l’a bien vu avec Monsieur CAMERON qui s’est séparé, il s’est séparé sur quelle chose ? Le maintien des privilèges de la city de Londres ; c’est quand même impressionnant. Donc je pense que cette Europe-là, il faut dire : il y a d’un côté les intérêts de la Grande-Bretagne qu’on peut garder notamment par une zone de libre-échanges, et puis il y a une vraie politique à faire qui ne peut être faite qu’autour de la France-Allemagne. Pour moi, elle doit être faite dans un cadre de l’adoption, par les deux pays et ceux qui voudront bien les suivre, du modèle industriel commercial. Parmi les pays essentiels pour former le noyau européen qui, lui à mes yeux, serait le seul à avoir un sens de long terme pour exercer une influence mondiale, c’est France, Allemagne, Italie, Espagne et je rajouterais la Pologne qui me parait, parmi tous les pays de l’Est, ainsi que la République Tchèque, celle qui pourrait s’agréger un ensemble qui devrait d’ailleurs aller à une certaine vitesse vers un ensemble fédéral ; c’est-à-dire là où les décisions seraient prises à la majorité, et là où il y aurait une complète solidarité monétaire. Donc, il y aurait à ce moment-là cohérence entre la politique économique globale, le modèle juridique qu’incarne le modèle industriel commercial, et il y aurait évidemment l’adoption du principe de volonté exportatrice, de stratégie de long terme, de compréhension, et dans ce modèle-là, la France joue un rôle important industriel, mais à ce moment-là serait aussi très complémentaire de l’Allemagne dans le domaine des services. Et l’Allemagne serait sans doute plus importante que nous dans l’industrie, nous serions plus important dans les services, et à ce moment-là, comme nous serions ensemble – comme sont ensemble les états américains – eh bien nous aurons l’effet de taille. La vraie question qui veut se poser à ce moment-là, c’est « est-ce que l’Allemagne voudra le faire ? » après on se posera la question « est-ce que la France voudra le faire ? » alors, est-ce que l’Allemagne voudra le faire et non pas faire cavalier seul ? je suis convaincu que l’Allemagne – en parlant beaucoup notamment avec les grands dirigeants allemands ou les syndicalistes – l’Allemagne, chaque fois qu’un dirigeant allemand revient de Pékin, il se dit « écoutez, ce n’est pas facile de faire quelque chose avec les français, mais on n’a pas le choix ». Et moi je crois qu’aussi beaucoup de dirigeants français, s’ils voyageaient beaucoup, reviendraient avec la même idée. C’est très difficile de parler avec les allemands, mais on n’a pas le choix. Et donc, ma conviction c’est qu’il n’y a pas le choix. Donc, l’Europe ira vers une véritable décadence en influence et en niveau de vie, sauf aller vers une Europe fédérale franco-allemande et centrée le modèle industriel commercial. Et là, seulement vous trouverez la cohérence de l’Europe par rapport au désordre mental et organisationnel qu’a caractérisé l’Europe jusqu’à la crise actuelle. Rendons hommage à la crise actuelle, à la pression des marchés pour faire que le temps de décision n’était plus le temps des diplomates, mais le temps des marchés financiers, c’est-à-dire décision de faire des choix difficiles dans un week-end. Et je pense que jamais l’idée européenne n’a autant augmenté qu’à cause de la crise actuelle.
Guy FAGES :
Alors justement, on rentre dans une dernière question politique. Mais, c’est vrai que vous écrivez dans le livre « un débat absent que les hommes politiques évitent soigneusement », donc, visiblement on entend pas beaucoup parler et j’ai même relevé dans Le Monde, une interview de Nicolas HULOT où on lui disait que son discours n’était pas très éloigné de celui de Jean-Luc MELENCHON, ce qu’il reconnaissait, en disant « en anthologie, on appelle ça la convergence évolutive, et « des gens qui étaient au cœur du système, dès qu’ils prennent de la distance se mettent à dire exactement la même chose, dernier en date Jean-Louis BEFFA ». Ça c’est Nicolas HULOT, Jean-Luc MELENCHON, Jean-Louis BEFFA…
Jean-Louis BEFFA :
Ça ne veut pas dire que je suis tellement écologiste. Et puis, à l’inverse, j’ai aussi dialogué dans une émission de télévision avec le candidat MELENCHON, et on était d’accord sur certains diagnostics, on n’était absolument pas d’accord sur les conclusions. Je ne veux pas un retour de l’Etat. Je ne veux pas une nationalisation. Je ne cherche pas un Etat interventionniste. Je ne veux même pas, comme je le disais dans mon rapport, refaire ce qui s’est fait à l’époque du Général De Gaulle et du Président Pompidou, car c’était l’Etat qui était acteur. Je pense que l’Etat est très inefficace actuellement pour être acteur. Je pense qu’il faut un Etat comme l’Allemagne, un Etat stratège, veillant à un consensus national. Et au cœur de ce consensus national, il faut mettre notamment les dirigeants d’Entreprises, petites et moyennes, et les travailleurs, c’est à dire notamment, il faut bien le dire, pour les grandes Entreprises, les syndicats. Voilà, il faut retrouver un intérêt national. Il faut retrouver une unité nationale. Il faut que les français arrêtent de se battre entre eux sur leurs avantages acquis, et commencent à comprendre qu’il faut se battre tous ensembles contre un monde extérieur qui ne va pas nous faire de cadeau.
Guy FAGES :
Faut-il en France un grand ministère de l’industrie, de l’innovation, des relations sociales ? Et quel profil pour ce ministère ?
Jean-Louis BEFFA :
Je ne pense pas, vis-à-vis des relations sociales, parce qu’il y a d’autres débats, mais je trouverais très bien d’avoir un ministère, en effet, de l’industrie, du commerce extérieur et de l’enseignement supérieur.
Guy FAGES :
Et, est-ce que le profil… ?
Jean-Louis BEFFA :
Oh, le profil en tout cas ne serait pas un chef d’Entreprise, parce que pour être un bon ministre, il faut être un homme politique ou une femme politique.
Guy FAGES :
Alors, est-ce que vous pensez, il y en a eu pas mal de chefs d’Entreprises qui sont passés à un moment.
Jean-Louis BEFFA :
Alors écoutez, moi j’en ai connu deux, un avec qui j’avais travaillé, Francis MAIRE, et un qui a été mon patron Roger FORROU, et je ne pense pas qu’ils sont faits pour être totalement efficaces dans le monde politique. Dans le monde politique, il faut être passé par la dure épreuve de l’élection.
Guy FAGES :
D’accord, parce que justement j’allais vous demander, vous avez un grand Capitaine de l’industrie.
Jean-Louis BEFFA :
Non, je ne suis absolument pas intéressé par la politique, absolument pas. Mon expérience n’est pas bonne pour être un ministre.
Guy FAGES :
D’accord, on conseillera quand même aux ministres de lire votre dernier ouvrage.
Jean-Louis BEFFA :
Je serais content que le ministre lise mon livre, et essaye de l’assimiler, je suis tout à fait d’accord.
Guy FAGES :
Et donc, la suite, ça va être…
Jean-Louis BEFFA :
La suite, d’abord vous m’avez interrogé, et comme vous l’avez vu, il y a un chapitre européen que j’ai développé là, et que je n’ai pas encore écrit dans le livre, parce qu’encore une fois j’ai remis mon manuscrit en juin avant la crise, et donc je voudrais le compléter pour une version plus internationale de ce livre, en langue anglaise. Et puis, je réfléchis peut-être à écrire quelque chose sur la Chine telle qu’elle évolue actuellement, parce que je crois qu’il est important que les français comprennent mieux ce qui se passe en Chine.
Guy FAGES :
Oui, ça paraît important, surtout que le jour de l’enregistrement, il y a eu quelques changements qui viennent d’intervenir en Chine.
Jean-Louis BEFFA :
Oui, voilà, il y a des changements qui sont intervenus en Chine entre deux tendances, et c’est je trouve que c’est la tendance qui vient de gagner, qu’incarne en particulier le maire de canton, à l’opposé du maire de Chongqing, et qui vient d’être démis de ses fonctions. Je pense que c’est une tendance qui est mieux pour l’intérêt du monde occidental, c’est une tendance plus moderniste, et donc on va voir. Maintenant, attendons les décisions suprêmes en Chine, c’est-à-dire le mois d’août qui va recréer et redéfinir le poids au sein de l’organisme fondamental de la gestion de la Chine, c’est-à-dire les neuf membres du polit-bureau.
Guy FAGES :
Bon, ben écoutez, nous on attendra un petit peu moins, je crois que ça va être au mois de mai, et on saura qui la France a choisi, et on saura ce qu’elle veut faire.
Jean-Louis BEFFA :
Voilà, on saura ce que la France va choisir. Ce que je pense par contre, c’est que quand on écoute les programmes des candidats, y compris des deux candidats les plus susceptibles d’être au deuxième tour, je ne suis pas toujours certain qu’ils mettront en œuvre exactement leur programme, et je dirais heureusement.
Guy FAGES :
Eh bien, on va rester sur cette phrase. Je vous remercie en tout cas d’avoir participé à Manufacturing.fr. Merci beaucoup d’être venu.
Jean-Louis BEFFA :
Merci de m’avoir interrogé, et merci de m’avoir donné la possibilité de m’exprimer, notamment vis-à-vis de l’ensemble des chefs d’Entreprises, petites et moyennes, qui se battent pour l’industrie en France.
Guy FAGES :
Merci à vous.