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Journée de clôture 2011
Rencontre avec Jérôme Frantz, DG de Frantz Electrolyse et Président de la Fédération des Industries mécaniques
Guy FAGES – Rédacteur en Chef Manufacturing.fr :
Bonjour, pour parler d’industrie aujourd’hui, nous recevons Jérôme FRANTZ. Jérôme FRANTZ, vous dirigez une Entreprise familiale de 150 personnes, Frantz Electrolyse. Vous êtes également Président de la FIM, Fédération des Industries Mécaniques, et puis vous avez fait une formation d’Avocat, de juriste. Justement, est-ce que l’industrie est une cause perdue pour que vous ayez envie de reprendre la robe d’Avocat pour la défendre ?
Jérôme FRANTZ – Directeur Général Frantz Electrolyse – Président de la Fédération des Industries Mécaniques :
Surement pas, sinon d’abord je n’y serais pas venu même si je ne peux pas m’empêcher de penser que je dois avoir ça dans les gènes, et que le passage dans le métier d’Avocat, sans être un accident parce que ça a été passionnant, mais a été un épisode ma vie. Non une cause perdue, mais une cause difficile sans doute parce que ça fait quand même une trentaine d’années que petit à petit on déconstruit notre industrie.
Guy FAGES :
Alors justement, est-ce que vous avez des chiffres un petit peu sur l’état actuel, sachant je précise qu’on enregistre cette émission, le 3ème trimestre qui vient de se terminer, mais c’est vrai qu’avec les périodes grecs, italiennes, tout peut aller très vite. Donc, votre réponse est à prendre au temps d’aujourd’hui. On en est où sur l’industrie française aujourd’hui ?
Jérôme FRANTZ :
Alors, si la question c’est « où on en est de l’industrie ? », je vais reprendre sur la déconstruction. Si c’est « où on en est dans la crise ? », j’allais dire effectivement, là on en est dans l’immédiateté, enfin quoi que, c’est vrai que les choses se dégradent un petit peu. Cela dit, ça fait 4 mois que tous les matins les médias nous annoncent que demain ça va se casser la figure, et en nous disant demain, c’est dans 12 heures, puis 9 heures, 8 heures, 7 heures… et c’est maintenant… bon ça fait 4 mois que tous les matins on se réveille et finalement on n’a pas beaucoup vu que ça bougeait. Moi je vous avoue qu’en ce qui concerne mon Entreprise, nous avons battu notre record de chiffre d’affaires, certes il y a maintenant 3 semaines, et on était revenus à notre niveau de 2008.
Guy FAGES :
Donc, tout ne va pas si mal.
Jérôme FRANTZ :
Donc, jusque-là, ça n’allait pas si mal. Pour être tout à fait franc, depuis vendredi où j’étais aux premières assises de la sous-traitance à LYON, on a vu des chefs d’Entreprises commencer à nous annoncer que ça baissait. Dans mon Entreprise, depuis le début de la semaine dernière, on voit effectivement, sur certains marchés, des baisses assez importantes. Ça, c’est pour l’aspect conjoncturel. Je ne peux pas m’empêcher de penser que sans doute on aura un soubresaut négatif – si je puis m’exprimer ainsi – sur l’activité ces prochains mois, probablement sur la fin de l’année et peut-être un peu début de l’année prochaine, lié au contre coup de cette crise financière qui n’en finit pas, qui est quand même une crise – je ne peux pas m’empêcher de le penser – d’une économie virtuelle, alors que l’économie réelle allait bien. Elle était sur des fondamentaux qui étaient sains, qui étaient stables, qui petit à petit – parce que ça remonte pas beaucoup depuis le grand trou de 2008-2009 - mais depuis mi-2009 ça remontait tout doucement, tout doucement, tout doucement. Pas de stock, des fondamentaux qui étaient bons d’une croissance sans doute molle, mais croissance quand même, il n’y avait pas de raison, il n’y a pas de raison d’ailleurs – ce n’est pas qu’il n’y avait pas – il n’y a pas de raison que tout ça s’effondre.
Guy FAGES :
Alors justement, on entend dire, peut-être à tort, que les banques risquent de ne plus aider les PME, de ne plus les financer. Est-ce que ce n’est pas déjà le cas ?
Jérôme FRANTZ :
Alors, je vois la question piège. J’ai envie de vous répondre - et en tout cas en ce qui concerne mon Entreprise, mais un certain nombre de PMI, ça fait 5/6 ans qu’elles ne nous finance plus. Dans certains secteur comme l’automobile, j’ai eu le bonheur d’avoir eu une de mes banques qui nous accompagnent quand même depuis 90 ans, qui m’a écrit il y a maintenant, ça doit être tout début 2009, qui m’a écrit que parce que j’étais dans la filière automobile, on ne me prêterait pas d’argent. Bon, donc si vous voulez, il y a un certain nombre de secteurs qui ont été abandonnés parce que considérés comme étant à risques par les banques. Donc, aujourd’hui il ne se passe pas grand-chose de nouveau. Mon Entreprise sort de la crise avec un taux d’endettement à zéro. Je n’ai plus de ligne de crédit court terme de la part de mes banques.
Guy FAGES :
Donc, tous les bruits là-dessus, c’est quelque part du vent.
Jérôme FRANTZ :
Ce n’est pas des bruits, c’est du réel.
Guy FAGES :
Ça fait déjà longtemps que c’est le cas.
Jérôme FRANTZ :
Ça fait déjà un moment que c’est le cas, et puis si on en n’a pas beaucoup parlé, nous avions demandé dans le cadre des Etats Généraux de l’Industrie qu’une étude soit menée par la Banque de France justement sur le crédit aux Entreprises de l’industrie. Le gouvernement a décidé de demander à la Banque de France une étude beaucoup plus large – et c’est Gérard RAMEIX qui s’en est occupé – qui s’est faite essentiellement sur les PME, mais tous secteurs confondus. Et il est ressorti de cette étude que les banques prêtaient, et même prêtaient plus en 2010 qu’en 2009 et qu’en 2008.
Guy FAGES :
On a mélangé des choux, des carottes…
Jérôme FRANTZ :
Le seul problème, c’est qu’on ne parle plus de l’industrie, et que Monsieur RAMEIX a très peu communiqué sur l’industrie, et qu’en réalité, quand il est venu présenter son rapport devant les membres du Groupement de la Fédération Industrielle, le GFI, il nous a effectivement expliqué que si on faisait un focus sur l’industrie, là on avait une baisse du crédit. Mais, on le sait bien.
Guy FAGES :
D’accord. Comment est-ce que vous vous débrouillez ? Vous avez trouvé des parades, des remèdes ?
Jérôme FRANTZ :
Vous savez, je pense, l’essence-même d’une Entreprise – de l’entrepreneur bien sûr mais aussi de ses collaborateurs – c’est d’être extrêmement réactif à son milieu, à son environnement. Donc, ce n’est pas parce qu’on va nous couper un bras ou une jambe qu’on ne va pas se débrouiller pour la faire repousser, et nous mécaniciens en tout cas, pour aller lui mettre un truc et puis avec nos amis de la FIEEC avec des composants électroniques pour que ça marche aussi bien avec une jambe anatomique. Donc effectivement, on a trouvé d’autres moyens. Alors, – pardon - je vais encore prendre l’exemple de mon Entreprise, mais nous avons financé une machine grâce à l’un de nos fournisseurs – TOTAL, enfin TOTEX la filiale – qui nous a en réalité acheté une machine que nous allons lui payer sur plusieurs années, avec un engagement d’exclusivité sur les produits qu’ils nous vendent. Voilà le genre de suée, de système D.
Guy FAGES :
On est revenus à l’époque de la débrouille. Ce n’est pas très pérenne ça quand même. Il n’y a pas une solution qu’il faudrait trouver ?
Jérôme FRANTZ :
Il y a d’autres solutions.
Guy FAGES :
Peut-être une banque d’Etat ? Quoi que l’Etat, sa gestion peut laisser à désirer des fois.
Jérôme FRANTZ :
On a mis en place la FIM, nous le faisons déjà depuis quelques années, nous avons mis en place au travers de la Caisse Mutuelle de Garantie de la Mécanique un fonds qui permet de garantir les prêts de nos Entreprises, donc ça veut dire que nous avons notamment le Crédit Coopérative comme banque qui est rentrée dans le système. Et moi, ça m’a permis au travers de ce système-là de faire revenir une de mes banques dans le jeu parce qu’elle a accepté de jouer le jeu auprès du Crédit Coopérative. Donc, si vous voulez, on trouve des systèmes. Mais rappelez-vous – alors je ne sais plus, il y a 50 ou 60 ans, quand on a créé les banques mutualistes, les banques coopératives, etc.), pourquoi ça avait été fait ? C’était pour répondre à une demande du marché parce qu’à l’époque les banques d’affaires avaient déserté le financement de l’économie réelle, et que les acteurs de l’économie réelle s’étaient débrouillés entre eux pour créer un autre système. Alors, c’est ce que j’ai dit – ça l’a fait rire – juste avant les vacances, à notre Ministre de l’industrie, je lui ai dit qu’il fallait qu’on invente des systèmes alternatifs si les banques ne voulaient pas revenir dans le jeu. Moi ce que je souhaite très sincèrement, c’est vraiment que les banques reviennent dans le jeu et refassent leur métier parce qu’on a des partenaires. Moi, ça me rend assez malade de me dire qu’une de mes banques principales qui nous accompagne depuis plus de 90 ans m’a fait défaut dans la crise, et va revenir, parce qu’ils se rendent compte que finalement on a survécu à la crise, et puisqu’on a survécu on va se renforcer et qu’on va redémarrer après, donc ils reviendront.
Guy FAGES :
C’est dans les moments où c’est difficile qu’on aurait besoin d’eux quand même.
Jérôme FRANTZ :
C’est ce qu’on dit toujours des banquiers ou des assureurs ; ce sont ces gens qui vous prêtent leur parapluie quand il ne pleut pas et qu’ils vous le reprennent quand il pleut.
Guy FAGES :
Alors, parlons un petit peu des Etats Généraux, CNI, c’est vrai qu’on a vu aussi un mouvement là-dessus avec cette création des Etats Généraux il y a 4/5 ans. On en est où aujourd’hui ? Est-ce que ça n’a pas été des fois un peu cosmétique ? Est-ce qu’il y a du concret ? Est-ce qu’on ne s’est pas arrêtés en cours de route ? Comment vous jugez ces Etats Généraux ?
Jérôme FRANTZ :
Non, je ne pense pas qu’on se soit arrêtés en cours de route parce que ça continue au travers de la CNI et des 11 filières métiers qui ont été mises en place, avec beaucoup de gens qui travaillent, puisqu’à chaque fois ce sont des groupes entre 20, 50, voire 100 personnes ; chefs d’Entreprises, représentants des pouvoirs publics, des pouvoirs publics régionaux, etc., les gens de nos organisations, beaucoup de monde, sur lesquels on réfléchit par filière sur la structuration de nos filières. Donc, j’allais dire il se passe des choses, ça bouge, ça phosphore, il y a des rapports qui sont en préparation – et Jean-François DEHECQ y passe beaucoup de temps et d’énergie. La seule chose que l’on peut regretter, c’est que quand vous avez un gouvernement qui vous dit « ce qui est important, c’est l’industrie », c’est qu’on nous mette un tout petit peu plus de monde de l’administration pour soutenir cette CNI. Jean-François DEHECQ se bat avec je ne sais plus si c’est 2, 3 ou 4 collaborateurs. Yves REBIN, le Directeur de l’industrie, y passe également énormément de temps. Je crois que ce serait bien qu’on mette davantage de moyens.
Guy FAGES :
Il faudrait passer à la vitesse supérieure ?
Jérôme FRANTZ :
J’essaye toujours de dire les choses simplement ; si on veut sauver notre pays et l’Europe, mais en tout cas déjà notre pays, il faut qu’on alloue des ressources à la création de richesse. Qui crée de la richesse ? C’est l’industrie. Qu’est-ce qui fait la richesse d’un pays ? C’est une balance des paiements positive. Et qu’est-ce qui fait que la balance des paiements en France est positive ? C’est pour une très grande part l’industrie. Donc, si on n’alloue pas de moyens à la création de richesse, donc à l’industrie, on va aller au carton. Ça me rappelle toujours une image que j’ai en tête, du temps où j’étais encore Avocat il y a un certain nombre d’années, je crois que c’était en 1982 où François MITTERRAND fait – il me semble que c’est juin 82 – fait un espèce de grand discours politique général – normalement c’est le premier ministre qui les fait, mais François MITTERRAND faisait des tas de choses – et expliquant que pour lui dans 20 ans, la France serait un pays de service. Et je regarde, j’étais avec mon père, je regarde ce discours de François MITTERRAND, et je voyais mon père s’enfoncer dans son fauteuil au fur et à mesure, et la tête rentrait dans les épaules, les épaules rentraient dans le fauteuil, enfin bon, et une fois encore j’étais Avocat à l’époque, l’industrie je m’en fichais un peu, je dis « mais papa, qu’est-ce qui se passe, pourquoi tu fais cette tête-là ? ». Il me dit « mais, il est en train de nous annoncer la mort de la France. » Précédence formidable, parce que ça fait 30 ans effectivement – je le disais tout à l’heure – on déconstruit notre industrie et qu’en déconstruisant notre industrie, on est en train de tuer notre pays.
Guy FAGES :
Et là, on essaye de la reconstruire par filière. Justement, les filières pour les PME, c’est bien filière or not filière ? On a un peu l’impression que des PME qui se focaliseraient sur une filière, si la filière va mal, la PME se retrouve très très mal.
Jérôme FRANTZ :
Oui, mais comme disait ma grand-mère, il faut de tout pour faire un monde ! Alors, si vous voulez, nous particulièrement mécaniciens, c’est vrai que nous sommes inter filières ; une Entreprise comme la mienne va travailler pour plusieurs filières, on va travailler bien sûr pour l’automobile, c’est l’essentiel de nos marchés, mais on travaille pour le ferroviaire, on travaille pour l’agroalimentaire, on travaille pour la machine agricole, etc. Et vous êtes beaucoup de mécaniciens qui sont dans ce cas-là. Ça n’empêche pas qu’il est nécessaire de structurer les filières, et notamment pour redonner aux grands donneurs d’ordres, aux têtes de filières que sont les constructeurs d’un certain nombre de filières, que ce soit dans l’énergie, dans l’automobile, dans l’aéronautique, un vrai rôle de définition et de mise en œuvre de la politique industrielle de la France et de l’Europe, parce que nous ne sommes plus seulement français. Et ça, c’est ce que mon cher ami Pierre GATAZ appelle « le chasser en meute », ce que mon ami italien appelle « les grappes », et je crois qu’il faut vraiment qu’on arrive à faire ça en France.
Guy FAGES :
Ça c’est faisable ? Les PME sont capables en France de se mettre ensemble, et d’aller vraiment chercher des marchés ensemble ? parce qu’on en parle depuis longtemps « le chasser en meute » et récurons concrètement.
Jérôme FRANTZ :
Il y a eu une évolution avec la crise très clairement. Il y a aussi une évolution de génération. On des chefs d’Entreprises qui de plus en plus se mettent ensemble, et je dirais que nous, c’est une poussée que nous subissons - alors là, je reprends ma casquette Président de la Fédération de la Mécanique – on a une vraie poussée de la part de nos chefs d’Entreprises, et qui en fait nous poussent non seulement à accompagner, mais anticiper ce mouvement. Et je suis persuadé, quand je dis structuration d’une filière, il y a bien évidemment le rôle de la tête de filière, mais il y a aussi en dessous une nécessité de structurer une offre, et je pense que c’est le rôle de nos organisations professionnelles dans ces prochaines années, dans ces prochains mois. La difficulté que nous avons – et je vais me permettre d’évoquer ce que j’ai appelé « la parabole du gnou », alors pardon parce que vous l’avez peut-être déjà entendu dans les interventions que je peux faire, mais qui pour moi illustre bien le vrai problème que nous avons de ce point de vue-là dans les filières françaises, en tout cas dans un certain nombre de filières françaises. L’idée c’est, et je vais à nouveau me permettre de comparer avec nos amis allemands, est qu’en Afrique, quand on va chasser le gnou, il y a 2 façons de le chasser ; il y a la façon allemande et la façon française. La façon française c’est : les prédateurs y vont de façon – pardonnez-moi l’expression – mais totalement bordélique, c’est-à-dire qu’on ne s’organise pas, on tue le gnou mais on ne sait pas trop comment et ça coûte très cher parce que quand on n’est pas organisés ça coûte très cher, mais au final on tue le gnou, et là qu’est-ce qui se passe ? C’est que tous les prédateurs se jettent sur la bête, et c’est à celui qui va ramasser le plus gros bout de barbaque. Dans une filière comme la filière automobile - ça ne fait pas nécessairement rire mes amis, mes clients de l’automobile – on peut imaginer où va aller la part du lion. Nos amis allemands ont une façon tout à fait différente de fonctionner. Eux, avant la chasse, le lion va voir la hyène et dit « toi la hyène, est-ce que tu as envie de chasse le gnou avec moi ? Ben oui chef, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Eh bien, tu vas aller faire le tour de la prairie et tu vas bloquer le troupeau de gnous pour éviter qu’il s’échappe. » Ensuite, il va voir le chacal, même topo, il dit « ben toi, tu vas bloquer la rivière. Et toi le lion, qu’est-ce que tu fais ? Ben moi je vais… pas moi, la lionne va tuer le gnou. Très bien, mais qu’est-ce qu’on aura ? Si vous chassez bien et si on tue la bête, toi tu prendras les pattes avant, toi tu prendras les pattes arrières, moi je prends la carcasse, tout le monde est content ». En deux mots, ils sont capables sur un projet industriel, d’imaginer à l’avance comment on va répartir la richesse qui sera créée, ce que dans le schéma français, vous l’avez compris, nous sommes aujourd’hui incapables de faire et d’imaginer. Il faut donc, si l’on veut y arriver, qu’on change complètement de paradigme et de mode de fonctionnement dans un certain nombre de filières, et que les grands donneurs d’ordres acceptent qu’il y ait un partage équitable de la richesse sur les projets industriels qu’ils génèrent.
Guy FAGES :
Mais, si je reprends la métaphore animale, est-ce qu’en France, on a des éléphants – on n’a peut-être pas des buffles comme en Allemagne – des PME trop petites ? Est-ce qu’on a des gazelles, comme dans d’autres pays ?
Jérôme FRANTZ :
Alors, le problème de pourquoi on n’a pas d’ETI en France – le Général aurait dit « vaste sujet » - effectivement, il y a des tas de problèmes. Le premier effectivement, on peut considérer que c’est lié à un comportement des donneurs d’ordres. J’ai un accident comme ça dans l’histoire de notre Entreprise, qui a été une ETI puisque nous avons été plus de 250 personnes, à un moment où un grand constructeur nous avait demandé de les accompagner et nous avaient dit « je veux que Frantz Electrolyse soit dans quelques années une boîte de 400/500 personnes qui soit capable de nous accompagner dans le monde entier ». Et puis manque de chance quelques années après, ce constructeur a réintégré son traitement de surface en interne, et donc a asséché le marché de la sous-traitance et nous a supprimé 35 % de nos marchés, et donc ça a été une petite dégringolade, et l’envol s’est arrêté, on a été fusillés en plein vol. Donc, des exemples comme ça, si vous voulez, il y en a malheureusement à foison. On sait que d’autres grands acteurs dans les filières, dans d’autres pays, ne se comporteraient pas comme ça. Et quand ils ont pris des engagements via leurs sous-traitants, ils les tiennent. L’autre aspect, c’est aussi l’aspect des impôts, et notamment l’ISF. C’est extrêmement compliqué de faire grandir une PME familiale dans laquelle vous avez des frères, des sœurs, voire des cousins, que vous mettez la totalité des richesses de l’Entreprise et des produits de l’Entreprise, dans le développement de l’Entreprise, donc en deux mots vous n’allez pas verser de prime de dividende à vos salariés puisque vous ne versez pas de dividende à votre actionnaire. Si vous faites grandir et que vous valorisez votre Entreprise, et que vous avez des actionnaires de cette Entreprise, ou des porteurs de parts de cette Entreprise qui ne sont pas dirigeants de l’Entreprise, ils sont taxés à l’ISF. Et donc, plus vous grandissez, plus votre Entreprise prend de la valeur, plus les petits actionnaires familiaux de l’Entreprise vont être taxés à l’ISF. Ça atteint très très vite ses limites. Et donc, vous avez effectivement beaucoup de petits groupes, tous petits groupes familiaux dont les actionnaires disent au chef d’Entreprise « surtout tu ne grandis pas, sinon c’est toi qui va nous payer l’ISF ». Eh bien du coup, on fait le truc pépère. Donc si voulez, il y a comme ça un certain nombre de freins, ça n’a l’air de rien puisque cet impôt imbécile, comme l’avait dit François MITTERRAND, qu’est l’ISF, il est toujours là et il plombe économiquement le développement de nos Entreprises. Et pas seulement psychologiquement.
Guy FAGES :
Et en dehors de l’ISF, il y a eu dans les EGI, les médiations inter-Entreprises, puisque j’avais noté à l’époque qu’on nous expliquait que les Entreprises ne discutaient pas entre elles, elles ne discutaient pas tout au moins d’égal à égal. Est-ce que ça a changé cette partie-là aussi ?
Jérôme FRANTZ :
Quand on parlait tout à l’heure de changement de paradis, de changement de comportement de certaines têtes de filières – certaines parce que d’autres se comportent très bien – ça a commencé, je crois que Jean-Claude VOLOT avec la médiation inter industrielle a fait ce qui fallait, ça a permis de mettre les gens autour de la table, et avec un acteur indépendant qui a obligé des gens à discuter ensemble là où ils étaient au bord de la rupture. Parce que la médiation c’est ça, c’est vraiment faire en sorte que des gens qui sont au bord de la rupture raccrochent les synapses pour que d’un neurone à l’autre, on recommence à se parler, si je puis dire. Toute l’équipe de la médiation a fait un gros travail qui je crois se continue, ce n’est pas fini. Je pense que ça a initié plein de choses. Il y a des choses qui sont en train de se passer, il y a des filières qui sont en train de réfléchir à des nouveaux modes de fonctionnement. Là aussi, je pense que s’il n’y a pas, derrière, une pression économique, si l’on n’a pas aussi peut-être dans le changement de paradis, mais il y aussi probablement un changement dans la communication et dans l’appréhension des choses. Pourquoi est-ce que les allemands ont mis en place ce système ? C’est simplement parce qu’ils se sont rendus compte, les grands donneurs d’ordres allemands, que plus ils pompaient sur la filière, moins ils gagnaient d’argent, que plus ils répartissaient la richesse dans la filière, plus ils étaient riches. C’est vite vu. Et donc là, on n’est plus dans un système, vous avez des prédateurs qui se déchirent un morceau de bidoche, vous avez des gens qui réfléchissent et qui se rendent compte que quand ils font les choses intelligemment, quand on chasse de façon organisée, ça coûte moins cher et qu’à ce moment-là il y en a plus à se répartir, et quand il y en a plus à se répartir, eh bien celui de la tête de filière peut en prendre plus, mais il peut aussi en laisser plus dans la filière.
Guy FAGES :
Ça, ça commence à rentrer ?
Jérôme FRANTZ :
Je pense que ça commence à rentrer dans les têtes, oui.
Guy FAGES :
Bon, parce que c’était quand même l’idée de la médiation.
Jérôme FRANTZ :
Oui, je suis de ce point de vue-là une fois encore, et toute l’équipe de Jean-Claude VOLOT - je pense à Jean-Pierre SALIN qui est l’un des médiateurs, qui fait un boulot considérable, Jean-Claude VOLOT m’a fait le plaisir et l’honneur de rentrer dans son Conseil Exécutif, donc on vient, nous, apporter la paroles des sous-traitants avec nos amis fondeurs, avec les plasturgistes, avec les gens de la FIEC également, toutes ces organisations professionnelles qui sont quand même très PMI et ETI – je pense que ça nous permet de ne pas apporter que notre rancœur ou notre rancune à l’égard des grands donneurs d’ordres, mais au contraire justement cette volonté que nous avons vraiment de structurer notre industrie, et qu’une fois encore ne vient pas des organisations professionnelles mais vient des chefs d’Entreprises de terrain qui ont une niaque extraordinaire, qui ont envie de bouffer le monde entier, qui ont des idées, qui ont des collaborateurs qui sont motivés malgré la crise dont on est en train de sortir. Donc, il y a des choses, il faut que ça bouge.
Guy FAGES :
Autre sujet : on en parle un petit peu moins ces temps-ci je trouve, ce sont toutes les délocalisations. On dirait que c’est rentré dans le domaine public. Est-ce qu’il y a moyen de garder les Entreprises en France ? Et puis, je ferai un parallèle puisque peut-être que vous êtes concerné en tant que PME, on parle beaucoup de tout ce qui est reach, tout ce qui est chrome, toutes les règles qu’on impose au niveau français, voire européen, qui font que peut-être on a intérêt à les produire ailleurs ?
Jérôme FRANTZ :
Si vous voulez, oui. Vous posez deux problèmes alors qu’ils n’ont pas les mêmes sources.
Guy FAGES :
Qui ont les mêmes finalités.
Jérôme FRANTZ :
Mais qui ont les mêmes conséquences, voilà. L’un c’est le comportement de certains nombre de donneurs d’ordres qui ont au moins pour certains acheteurs une espèce de pensée unique qui est « le lowcoast, c’est merveilleux et il n’y a que ça ». Et effectivement, on a des pans entiers de nos savoir-faire qui sont partis à l’étranger de façon très malheureuse d’ailleurs, parce que – certains reviennent, malheureusement trop peu – et puis certains ne peuvent pas revenir parce que les savoir-faire se sont perdus. Donc, on avait des vrais savoir-faire, une vraie expertise, tout cela a été délocalisé, on a souvent pillé nos savoir-faire en France pour les livrer, pieds et poings liés si je puis dire, à des concurrents étrangers qui maintenant sont en train de monter leur propre système. C’est extrêmement dangereux. Une industrie, ça repose sur une somme de savoir-faire, sur une addition de savoir-faire, et ça part d’en bas. C’est-à-dire que si vous ne conservez pas des savoir-faire de base, vous ne pouvez pas monter la pyramide. Et quand vous avez les savoir-faire de base, vous grimpez au-dessus, vous grimpez au-dessus, et à la fin vous avez des grands donneurs d’ordres qui sont capables de fabriquer les trains les plus rapides du monde et les plus sûrs.
Guy FAGES :
Donc, s’ils partent, il n’y a plus de sous-traitants après pour revenir.
Jérôme FRANTZ :
Si vous voulez, ce n’est pas tellement qu’ils partent, c’est que la grande difficulté qu’on va avoir à un moment ou à un autre, c’est qu’à partir du moment où ils sont en train, en délocalisant les savoir-faire de base ou intermédiaires et en les mettant ailleurs, on est en train d’aider à la constitution d’une pyramide industrielle dans d’autres pays. Ces gens-là ne sont pas plus bêtes que nous, et ils vont le faire beaucoup plus vite que nous ne l’avons fait. À un moment ou à un autre, ils vont arriver en haut de la pyramide où ils auront eux-mêmes leurs propres grands donneurs d’ordres. Qu’est-ce qui va se passer à ce moment-là ? Et on a eu l’exemple au mois de juin dernier à la Fédération de la Mécanique, où un carrossier nous a téléphoné pour nous demander si nous n’avions pas en France, de toute urgence, un emboutisseur capable de lui faire des portes pour intégrer sur ses camions. Pourquoi ? Parce que son fournisseur indien l’avait laissé tomber. Pourquoi son fournisseur indien l’avait laissé tomber ? Lui-même avait laissé tomber son fournisseur français il y a 3 ou 4 ans, lequel a déposé le bilan quelques temps plus tard, donc plus le savoir-faire en France – ça on s’en est rendus compte après – le marché est parti chez un emboutisseur indien, et l’emboutisseur indien au mois de juin a trouvé son client français en lui disant « écoutez, maintenant moi j’ai un carrossier indien, ce n’est pas 300 pièces par mois qu’il me commande, c’est 6000 donc je suis désolé mais vous ne m’intéressez plus ». Donc, comme ils se sont constitués leurs propres filières, là on a vraiment lâché la proie pour l’ombre. C’est-à-dire que le donneur d’ordres français qui est allé se sourcer à l’étranger se rend compte aujourd’hui qu’il n’a plus rien, parce qu’il n’a plus sa source à l’étranger, et il n’a plus sa source en France. Et ça, je peux vous dire que ce sont des indicateurs qui nous remontent de plus en plus, et qui vont à terme poser un réel problème. Parce que quand vous avez une pyramide qui est déjà fragilisée par la disparition d’un certain nombre de savoir-faire, et qu’ensuite cette pyramide est également fragilisée à sa tête parce qu’elle se trouve avec des concurrents qui eux ont monté leur propre filière de sous-traitants, ça pose un vrai problème. Et je crois qu’il y a une nécessité d’une vraie prise de conscience de la part de nos grands industriels français, des grands donneurs d’ordres français, de la façon dont nous sommes structurés et ce qui est faisable et pas faisable. Alors, vous savez, quand on dit ça, qu’est-ce qu’on fait ? On en revient toujours à la même chose, c’est comment ils nous aident, eux, à reprendre la tête de leur filière, à jouer leur rôle de meneur, de chef de meute, pour nous emmener avec nos savoir-faire avec eux à l’étranger, ce qu’une fois encore font nos amis allemands, font nos amis italiens. Et ça, je crois que c’est urgent. S’il y a une urgence, c’est vraiment celle-là.
Guy FAGES :
Et par rapport à tout ce qui est reach et autres ? C’est un autre sujet, mais quelque part, on entend pas mal d’industriels, il n’y a pas très longtemps, nous disant qu’ils allaient peut-être délocaliser certaines productions, certains traitements à l’extérieur, parce qu’en France, on a plus le droit de les faire.
Jérôme FRANTZ :
C’est vraiment comment se tirer une balle dans le pied. Il faut reconnaître qu’on est assez forts pour ça. Si on prend les chromes hexavalent, les chromes 6 – moi je voudrais qu’un jour on m’explique pourquoi on a interdit les chromes 6, notamment en traitement de surface. On prétend que c’est parce que c’est hautement cancérigène, j’en suis extrêmement surpris parce qu’on l’utilise, nous, essentiellement au travers de l’acide chromique par exemple que l’on met dans nos bains, à des quantités qui sont quand même extrêmement diluées, et on vient nous dire que c’est parce qu’il ne faudrait pas que nos collaborateurs inhalent. Ils n’inhalent pas, les bains sont aspirés. Donc, on sait que ce n’était pas pour nos collaborateurs. Après, on nous a expliqué que c’était pour les gens qui étaient dans les voitures parce qu’un chrome hexavalent, comme son nom l’indique hexavalent, donc il bouge, il se vaporise dans l’air, et qu’on peut en respirer.
Guy FAGES :
Il faut l’interdire dans les voitures.
Jérôme FRANTZ :
Oui, mais celui-là est à des doses tellement infinitésimales, que c’est aberrant d’aller dire que ça peut provoquer un cancer. Sans doute que des gens vont pouvoir me le démontrer, mais alors je voudrais qu’on m’explique pourquoi il y a quelques année, ayant un important saignement de nez, je vais chez mon otorhino qui sort une petite bouteille extrêmement sombre, je lui dis « tiens, c’est quoi ? », il me montre l’étiquette « acide chromique ». Il trempe un coton tige dans l’acide chromique, il me le colle dans le nez pour aller cautériser ma narine, donc il m’a mis de l’acide chromique pur, c’est-à-dire que j’ai pris en une seule fois une dose où il faudra probablement 40 ans, ou 2 vies, ou 3 vies d’un de mes collègues collaborateurs pour prendre la dose que j’ai pris en une seule fois. Donc, si vous voulez, il y a un moment où il faut qu’on arrête de se tirer des balles dans le pied et de faire n’importe quoi.
Guy FAGES :
Surtout qu’on va continuer à l’utiliser, mais dans d’autres pays.
Jérôme FRANTZ :
Et qu’en plus, effectivement, on l’utilise dans d’autres pays, et comme on l’utilise dans d’autres pays, et puis qu’ils ne sont pas des imbéciles parce que ce sont nos amis canadiens, ce sont nos amis nord-américains, nos amis japonais à qui on n’a pas de leçon à donner en matière d’environnement ou d’industrie, ils ne sont pas plus bêtes que nous. Donc, vous voyez, j’ai beaucoup de mal à comprendre. Et qu’est-ce qui va se passer, notamment avec l’interdiction des chromes 6 et l’impossibilité de faire notamment du coup du chrome dur en France, à nos industriels qui travaillent qui fait des gros arbres de pompe pour le pétrole ? Vous me disiez, moi c’est simple, aujourd’hui j’emploie 400 personnes en France parce que j’ai des sous-traitants qui peuvent me chromer ces pièces en France, demain je ne pourrai plus, je me délocalise sur les marchés de mes clients, je pars en Amérique du Nord. Et il m’a dit, c’est clair, j’ai 400 personnes qui travaillent aujourd’hui, sur 800 personnes en France, j’en ai 400 qui travaillent sur ces trucs-là, c’est fini, on supprime 400 postes en France. On a envie de continuer ça, on veut continuer à se mettre de la rigueur qui n’a pas d’intérêt, et en tout cas qui n’en a pas pour d’autre industriels dans le monde qui sont – à priori une fois encore – qui ont les mêmes contraintes que nous en terme environnemental, qui ont les mêmes groupes de pression écologiste, etc. Bon, moi je veux bien, mais si on veut tuer notre industrie, on va y arriver, si on tue l’industrie, on tue l’Europe.
Guy FAGES :
On va essayer de terminer sur une note plus optimiste, parce que je voudrais savoir un petit peu dans les années à venir comment vous voyez l’avenir de la mécanique, puisque vous êtes quand même Président de la Fédération des industries Mécaniques, est-ce qu’il va y avoir des changements importants ? On dit qu’on ne voit pas de nouvelle révolution comme il y a eu la machine à vapeur ou l’informatique. Je ne sais pas, est-ce qu’il y a besoin d’avoir un gros coup de booste sur quelque chose de nouveau ? Quel est l’avenir et le futur de la mécanique ?
Jérôme FRANTZ :
Je n’ai aucune inquiétude. Je ne suis pas un optimiste imbécile et niaiseux comme disent nos amis québécois, mais je vois, et c’est pour moi un des grands bonheurs que je n’imaginais pas en prenant la tête de cette Fédération, c’est de découvrir les savoir-faire de nos Entreprises. C’est fabuleux. Nous mécaniciens qui sommes des transformateurs de matières, des transformateurs de métaux, sommes aussi des apporteurs de solutions absolument géniaux. Je vous engage à le lire, la Fédération des industries Mécaniques a sorti l’année dernière un petit bouquin sur la mécanique et le développement durable si vous ne l’avez pas déjà lu, dans lequel vous avez une cinquantaine de témoignages, ou d’entrepreneurs, ou de collaborateurs, racontant une histoire de comment on a trouvé telle solution pour économiser de l’eau, pour économiser de l’énergie, pour ne pas polluer, etc. C’est prodigieux. Il y a une somme d’inventivité, de génie complètement géniale. Donc, je ne me fais aucun souci pour les mécaniciens français. En plus, nous les français, on a ça dans l’âme si vous voulez, nous sommes des mécaniciens, plus généralement des transformateurs de matières dans l’âme, et depuis des milliers d’années. Donc, je pense que ça nous donne un avantage compétitif formidable. Moi, il y a un autre avantage compétitif que nous avons – on parlera après éventuellement de rupture techno s’il doit y en avoir des supplémentaires - moi, il y a un avantage compétitif dont je suis à peu près certain qu’un grand nombre de pays émergeants n’ont pas, c’est, de la part de nos entrepreneurs et de nos collaborateurs, un amour et une passion pour les produits qu’ils fabriquent, une passion pour leur métier extraordinaire. Et ça, je peux vous dire que, ailleurs il y a des gens qui ont besoin de bouffer, qu’ils sont mécaniciens parce qu’ils ont besoin de bouffer, ce n’est pas le cas chez nous. On a des gens qui sont là parce qu’ils aiment ce qu’ils font. Ce sont des french-lover de leur métier. Et ça, je pense que c’est vraiment un avantage compétitif extraordinaire. Encore faut-il qu’on le fasse connaître.
Guy FAGES :
Oui, parce que des french-lover, vous en trouvez aujourd’hui ? Ou on a un peu l’impression que les formations…
Jérôme FRANTZ :
Oui, mais enfin. Une fois encore, ça fait 30 ans qu’on communique en disant « l’industrie perd des emplois, etc. ». Moi, je me suis rendu compte d’une chose quand j’ai pris la tête de la Fédération des industries Mécaniques, j’étais persuadé que ça faisait des années effectivement qu’on ne communiquait pas là-dessus parce qu’on perdait des emplois. Eh bien non ! La FIM, entre 2005 et 2008, n’a cessé de créer des emplois. Personne ne le sait. Alors évidemment, 2008-2009, il y a eu une chute assez sévère, mais depuis nous avons recommencé à créer des emplois, et nous prévoyons sur les 5 prochaines années de créer 40.000 emplois par an. Il ne s’agit pas d’en supprimer, on va en créer.
Guy FAGES :
Et on va trouver des gens en face ? Et des formations ?
Jérôme FRANTZ :
Si on communique envers les jeunes, et surtout leurs parents, en leur expliquant qu’on va ne pas mettre leur gamin dans une boîte qui va fermer demain, ils vont venir. Mais, c’est sûr que si on continue à communiquer en disant « la mécanique, c’est que des métiers dégueulasse, et puis en plus les boîtes ferment et vous allez vous retrouver au chômage », je reconnais qu’à leur place, je n’aurais pas très envie d’y aller. Donc, une fois encore, disons simplement la vérité, expliquons l’amour que nous avons, nous mécaniciens, pour nos métiers. Je peux vous dire, aujourd’hui j’ai une Entreprise de 150 personnes, j’ai une dizaine d’apprentis en permanence dans l’Entreprise, j’ai l’impression qu’ils se régalent, ils s’amusent, et que je ne me fais pas de souci du tout pour eux demain parce que voilà, leur avenir, il est là. Dernier point sur rupture technologique ou pas : j’ai un souvenir d’adolescent sur une conversation que j’avais eue avec Gabriel VOISIN, le constructeur d’automobiles et d’avions et l’inventeur, je lui disais « mais Gabriel, c’est génial, tu as vécu, toi, une époque extraordinaire parce que vous avez pu tout inventer, vous avez inventé l’électricité, l’atome, les avions qui ont commencé à voler, les sous-marins, etc. – les sous-marins, c’était un peu avant – mais bon, vous faites des tas de choses, nous, on a l’impression que pour notre génération, il ne reste plus rien à inventer ». Et il m’avait répondu « mais Jérôme, détrompe-toi, c’est tout l’inverse ». Il avait à l’époque 93 ans, il est mort quelques mois plus tard, il m’avait dit « détrompe-toi, je voudrais être à ta place, je voudrais avoir 12 ou 13 ans aujourd’hui parce que vous êtes dans un monde qui bouge tellement, où les scientifiques, mais aussi les industriels, sont en train d’ouvrir des portes, sont en train de faire sauter des bouchons, et où chaque fois qu’on ouvre une porte, il y a peut-être 5 ou 6 autres portes qui aujourd’hui sont fermées mais qu’on va faire sauter. Chacune de ces portes va ouvrir sur 5 ou 6 portes. Donc, en deux mots, vous allez pouvoir dans quelques années – et on le voit bien – accélérer de façon extraordinaire l’inventivité, en tout cas la possibilité d’inventivité humaine ». Et nous mécaniciens, on est vraiment au cœur de ça, parce qu’une fois encore, les solutions on les apporte partout dans l’industrie, on diffuse nos savoirs partout dans l’industrie. Et je pense que cette faculté que nous avons aujourd’hui d’amasser par l’interconnexion des savoirs, notamment de nos scientifiques dans le monde entier, va permettre une explosion exponentielle des connaissances, et on va faire sauter, comme le disait Gabriel, encore plus de bouchons. Alors, peut-être qu’il n’y aura pas de rupture technologique incroyable, et encore, parce que d’un seul coup, on va découvrir des trucs où on pensait qu’on ne pourrait pas y arriver, et la porte va s’ouvrir.
Guy FAGES :
Jérôme FRANTZ, merci d’avoir rendu la mécanique réjouissante, et nous montrer un avenir quand même positif.
Jérôme FRANTZ :
On est là pour enchanter le monde, les mécaniciens !
Guy FAGES :
Tout à fait, merci beaucoup.
Jérôme FRANTZ :
C’est moi qui vous remercie.