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Journée de clôture
Rencontre avec Julien ROITMAN, Président du Conseil National des Ingénieurs et Scientifiques de France
Jean-Sébastien SCANDELLA – Rédacteur en Chef Adjoint Jautomatise :
Julien ROITMAN, bonjour. Vous êtes Président du conseil national des ingénieurs et scientifiques de France. Et à ce titre, vous venez d’éditer un livre blanc qui regroupe notamment 40 propositions à destination des candidats à l’élection présidentielle. Ce livre blanc, le voici. Avant toutes choses, dites-nous ce qu’est le CNISF.
Julien ROITMAN - Président du Conseil National des Ingénieurs et Scientifiques de France :
Le CNISF, que nous avons rebaptisé IESF parce que ce n’était guère prononçable, donc les ingénieurs et scientifiques de France. En fait, nous sommes l’organe représentatif d’une profession qui compte un peu plus d’1 million de spécialistes, de professionnels en France. C’est quand même 4,5 % de la population active. S’y rajoute un certain nombre de chercheurs. Et donc, nous sommes une Fédération qui rassemble un peu moins de 200 associations, beaucoup d’associations de diplômés ou d’anciens élèves des écoles d’ingénieur, un certain nombre de Sociétés savantes, de groupements de professionnels. Et donc, notre vocation c’est d’essayer de faire passer le courant, de représenter cette profession, d’exprimer ses priorités, et c’est tout à fait dans cette logique-là que nous avons mis au monde, édité ce livre blanc sur lequel nous travaillons déjà depuis pas mal de temps.
Jean–Sébastien SCANDELLA :
Alors justement, j’allais vous poser la question, pourquoi ce livre blanc ? Vous êtes sous-représentés, pas écoutés en France, vous les ingénieurs et scientifiques ?
Julien ROITMAN :
Disons que les ingénieurs et les scientifiques sont en général plus caractérisés par leur savoir-faire que par leur faire-savoir, donc s’expriment en général assez peu et trop souvent d’une manière défensive, c’est-à-dire que quand il y a des grands débats publics, qui ont souvent d’ailleurs des connotations scientifiques ou technologiques, les gens se focalisent sur tel ou tel point et donc une cohorte d’ingénieurs ou de scientifiques vient gravement expliquer que ce n’est pas tout à fait ça qui n’est pas tout à fait le problème. Et en plus de ça, un ingénieur ou un scientifique, c’est quelqu’un qui a le sens de la rigueur, et quand il s’exprime veut être sûr que ce qu’il dit est parfaitement exact. Donc, il aura tendance à vérifier 5 ou 6 fois le 4ème chiffre après la virgule, là où peut-être d’autres formations tout à fait respectables répondront à l’emporte-pièce. Donc, on a voulu casser un peu tout ça, profiter d’une période qui est quand même une période faste dans la mesure où dans une année électorale, on a une petite chance que les politiques écoutent, voire entendent, ce qu’on peut dire. Et on a voulu rassembler un certain nombre de grands sujets qui nous semblent être des sujets prioritaires, en tout cas pour le pays, dans la durée, pour exprimer un point de vue qui ne soit pas purement défensif, mais sur un certain nombre de choses où on a légitimité à s’exprimer.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Alors, vous me parliez tout à l’heure du travail. Vous me disiez que vous aviez beaucoup travaillé sur ce livre. Alors, c’est quoi ? C’est le travail de 4 technocrates ou bien de tous les ingénieurs de France ?
Julien ROITMAN :
Alors, c’est plutôt la deuxième option. On a démarré cette consultation au premier trimestre 2011. On a diffusé très très largement à travers nos associations, un peu moins de 200 associations, et on a eu des remontées à peu près sous tous les formats imaginables, aussi bien de la photocopie d’article de magazine que l’étude de 15 pages avec des foot-notes. Et donc tout ça s’est remonté jusqu’à l’été. Pendant l’été, il y a eu un travail de consolidation important pour gérer tout ça, pour le compiler. Et en fait, depuis la rentrée, depuis le mois de septembre, nous retravaillons ça, nous essayons d’élaguer, d’en faire quelque chose un petit peu plus condensé, d’où ce livre blanc duquel nous avons extrait une quarantaine de propositions. Donc, c’est un travail que très délibérément nous avons voulu collectif, global, pour exprimer la pensée, et les attentes, et la priorité de la profession.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Oui, il est vraiment à l’image de ce que pensent les ingénieurs. Alors, 40 propositions, c’est beaucoup, on ne va pas pouvoir les énumérer toutes. Ce que je vous propose, c’est d’en choisir 4 qui vous tiennent plus à cœur.
Julien ROITMAN :
Avec plaisir. Simplement rappeler en quelques mots les grandes orientations, les grands thèmes que nous avons voulu traiter. Donc, on a tout d’abord, et c’est un peu le sous-titre de notre livre blanc, c’est la ré industrialisation de la France, la relance des Entreprises. Ce qui va très directement avec, c’est le deuxième sujet, c’est-à-dire tout ce qui est innovation, recherche et développement, comment l’encourager. Le troisième thème là aussi est directement lié, comment est-ce qu’on prépare les gens qui vont faire tout ça, donc c’est tout ce qui tourne autour de la formation mais pas uniquement jusqu’au diplôme, mais la formation tout au long de la vie, y compris un usage intelligent des séniors par exemple. Derrière, on a 3 chapitres sur 3 grands sujets qui sont des sujets d’actualité : l’énergie et comment on répond aux défis énergétiques d’une manière pensée et raisonnable, un autre chapitre sur la sécurité et la maîtrise des risques – il y a eu des choses absolument extraordinaires qui ont été faites dans ce domaine-là.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
En ce moment, c’est plutôt d’actualité.
Julien ROITMAN :
En ce moment, on en voit le côté négatif. Enfin, il faut quand même dire aux gens aussi que par exemple sur 50 ans, on a divisé par 3 le nombre des accidents dans les usines. Donc, il y a énormément de choses qui sont faites, et ça aussi il faut penser à le dire. Et l’avant dernier chapitre, le troisième de cette série, c’est le développement, c’est ce qu’on appelle le développement responsable, c’est-à-dire le développement durable, mais assuré et assumé par des gens qui prennent leurs responsabilités et qui ne se cachent pas sous un parapluie. Le dernier chapitre, qui est assez long, qui est important pour nous, c’est l’image de la science et de la technologie qui a été quand même assez dévalorisée, et de tout ce qui tourne autour avec l’ensemble des métiers et des valeurs qui y sont attachés, d’où les 40 propositions qui déclinent en fait ces 7 grands chapitres.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Alors, 40 propositions, 7 thèmes. Je suis désolé, il faut faire condensé. Choisissez-en 4.
Julien ROITMAN :
Il faut choisir. C’est un exercice un peu difficile parce qu’évidemment, c’est comme une mère qui a mis un gosse au monde, on est attachés à chaque détail. En fait, si je veux sortir les 3 ou 4 propositions qui seraient les seules que je garderais, en tête de liste viennent les PME/PMI, je pense que le tissu vivant de l’industrie est quand même fait de ces PME/PMI qui sont nombreuses, qui ont un certain nombre de points sur lesquels elles doivent être aidées et encouragées, on pourrait éventuellement revenir là-dessus. Le deuxième grand domaine, c’est l’innovation, on parle beaucoup d’innovation c’est très bien. Maintenant, concrètement dans les faits, quels sont les investissements ? Quelles sont les réalisations ? que fait le pays en fin de compte pour promouvoir l’innovation, pour faire un grand programme national, pour encourager les inventeurs, les innovateurs ? Le troisième grand domaine, c’est l’avenir, ce sont les jeunes. Et donc, il y a une désaffection générale ou des doutes vis-à-vis du progrès des connaissances, de l’évolution scientifique, des nouvelles technologies, et ça se répercute entre autre dans la jeunesse qui ne cherche pas forcément les formations et les carrières scientifiques ou techniques. Et le dernier grand sujet, je dirais que c’est l’implication des ingénieurs et des scientifiques dans la vie de la cité. Aujourd’hui, ils ne sont quasiment pas représentés au Gouvernement, à peu près inexistants au Parlement, qu’il s’agisse de l’Assemblée Nationale ou du Sénat, les autres grandes instances nationales ou régionales. Il y a un très gros effort à faire parce que, non pas pour le plaisir d’être là, mais il y a des décisions importantes qui vont devoir être prises au niveau régional et au niveau national, qui vont orienter de manière stratégique lourde la France pour les 30 ou 40 prochaines années. Si on n’a pas une sensibilité ou une connaissance des choses qui est celle des scientifiques, qui est celle des technologues, des techniciens, on risque de faire l’impasse ou de prendre des mauvaises décisions. Donc, il est important qu’on soit autour de la table.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Alors, les PME. On associe souvent l’ingénieur aux bureaux d’études des grands groupes. Il y a beaucoup d’ingénieurs dans les PME ?
Julien ROITMAN :
Il y en a un certain nombre, pas assez. D’ailleurs, quand on discute avec les PME, avec la CGPME par exemple, ils nous disent « on souhaiterait avoir beaucoup plus d’ingénieurs dans les PME ». Il est vrai que c’est un peu la facilité d’avoir un jeune ingénieur obtient son diplôme, mais il va travailler dans un grand groupe parce qu’il se dit que comme ça, il va avoir une carrière intéressante. Personnellement, quand on me consulte, je dis toujours que le meilleur investissement que puisse faire un jeune ingénieur, c’est soit on prolonge ses études d’un an ou deux en faisant de la recherche, soit en allant dans une PME parce que là il va vraiment apprendre la vraie vie, quitte à aller après dans un grand groupe. Et les PME, elles ont besoin d’être appuyées financièrement, il y a besoin de dispositifs, par exemple les brevets. Aujourd’hui, les grands groupes ont des milliers de brevets, ils se servent de quelques centaines, et il y en a beaucoup qui dorment dans des tiroirs. On pourrait imaginer, c’est d’ailleurs une demande des PME, de mettre sur la table les brevets existants dont les grands groupes ne se servent pas pour qu’elles puissent regarder, consulter, acquérir, louer, payer une redevance. Il y a tout un potentiel de développement qui est inutilisé à ce niveau-là.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Sur le partage de la propriété inter visuelle un peu ?
Julien ROITMAN :
Sur le partage bien pensé, en tout respect des investissements de chacun. Mais enfin, il y a un potentiel de développement qui est sous-utilisé à ce niveau-là. Et puis, des ingénieurs ça n’est pas que des salariés, ça peut être aussi des entrepreneurs, et nous encourageons de plus en plus, dans la mesure du possible, les ingénieurs à se lancer dans des Entreprises. D’ailleurs, c’est intéressant, on le fait comme vous le savez chaque année, une enquête annelle sur les ingénieurs qui a à peu près 50.000 réponses, donc on a quand même les tendances assez lourdes, et on s’aperçoit que chez les moins de 30 ans, plus de 25 % des ingénieurs de moins de 30 ans ont quelque part dans la tête un projet de start-up, de se mettre à leur compte, de créer. Donc, on retrouve des choses importantes.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Maintenant, il faut qu’ils sautent le pas et qu’ils le fassent.
Julien ROITMAN :
Alors, il faut sauter le pas, donc il faut les encourager. Donc, il ne s’agit pas d’une petite subvention de départ, il y a aussi un aspect qui est relativement peu pris en compte aujourd’hui, qui est l’accompagnement. C’est-à-dire qu’un entrepreneur ou une PME bénéficiera souvent d’un accompagnement soit par une autorité régionale –mais par quelqu’un de physique – soit par des gens un peu plus expérimentés, semi-retraités ou retraités, un peu retirés des affaires, qui leur font voir les obstacles un peu à l’avance, qui les aident à les franchir.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Ça, c’est des dispositifs que certains essayent de mettre en place, qu’on a déjà évoqué parfois, mais qui manifestement ne sont pas assez ancrés dans les habitudes ?
Julien ROITMAN :
Oui, il y a des choses qui existent, dieu merci, on ne nous a pas attendu pour ça, mais il y a aujourd’hui des dispositifs opérationnels – on évoquait tout à l’heure les pôles de compétitivité – dont la vocation, sur le terrain de manière opérationnelle, est de faire travailler ensemble des grandes Entreprises, des PME, des laboratoires de recherche. Ça se fait à une certaine échelle, mais un pôle de compétitivité en fin de compte c’est l’intersection d’une région ou d’une géographie, et d’une spécialité. Ça couvre un certain nombre de domaines de manière opérationnelle, mais il y a largement la place pour d’autres initiatives, et des initiatives complémentaires.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Donc, il faut pousser un petit peu.
Julien ROITMAN :
Il faut encourager, il faut favoriser, il faut aussi reconnaître. Souvent, les gens attendent évidemment un minimum de rémunération financière, de s’y retrouver. Mais enfin, la reconnaissance sociale est souvent aussi importante que l’aspect financier.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Deuxième point : la jeunesse.
Julien ROITMAN :
La jeunesse, c’est l’avenir. J’enfonce une porte ouverte. Aujourd’hui, de manière générale dans la Société, il y a une certaine désaffection, une certaine méfiance devant l’évolution scientifique et technologique. Si je veux un tout petit peu caricaturer ; il y a 100 ans, tout le monde était convaincu qu’avec les progrès de la science, on allait résoudre tous les problèmes. Aujourd’hui, quand vous avez quelque chose de nouveau qui sort, les gens sont prudents pour ne pas dire méfiants. Il y a un certain nombre d’ailleurs de flops en terme de pédagogie de communication, qu’il s’agisse des OGM, des nanotechnologies, un certain nombre d’endroits des levées de boucliers, et donc tout ça se répercute sur les jeunes. Et donc, là où une grande proportion de jeunes dans le temps allait vers une carrière scientifique et technique – et c’est un besoin absolument vital parce qu’il y a quand même une crise mondiale, la France est en difficulté – un des rares moyens qu’on a pour s’en sortir, c’est de développer notre industrie et de développer des Entreprises, d’avoir plus d’ingénieurs, de scientifiques. Et donc, il faut motiver un certain nombre de jeunes, une proportion plus importante, pour aller vers ce type de filière, ce type d’études. Or, aujourd’hui en France, comme d’ailleurs dans beaucoup de grands pays industrialisés, la proportion a tendance à diminuer. Je vous donne un chiffre pour fixer les idées : il y a une quinzaine d’années, très grossièrement, 60 % des élèves qui faisaient le BAC en terminale S choisissaient les filières scientifiques et techniques, aujourd’hui c’est tombé à 45 %. Donc, il y a quand même une érosion très forte. Et donc, nous avons toute une série de programmes. Je voudrais juste en mentionner un qui est PMIS, ce qui signifie Promotion des Métiers d’Ingénieurs et de Scientifiques. En fait, nous avons toute une série de bénévoles, des ingénieurs en activité ou jeunes retraités, qui vont sur le terrain, c’est-à-dire qui vont dans les collèges et les lycées, à la rencontre des classes ou sur la demande des Proviseurs, et qui passent 1 heure ou 2 heures avec une classe simplement à expliquer leur métier, ce qu’ils ont appris, leur carrière, les difficultés, les opportunités. Parce que des gens ne savent pas vraiment de quoi ils parlent et un prof de lycée, même s’il est excellent, il connait bien son lycée, il n’a pas forcément été dans des Entreprises, donc il y a tout un travail que nous faisons, et ça commence maintenant à atteindre des proportions notables, ou en tout cas mesurables. La dernière année scolaire, c’est-à-dire 2010-2011, on a vu 29.000 élèves en France. Ça commence à devenir significatif. Donc l’objectif vraiment, c’est de les motiver, de casser l’autocensure parce que c’est un des grands problèmes, les gens se disent « c’est trop compliqué pour moi, trop d’efforts, etc. ».
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Ou c’est austère ?
Julien ROITMAN :
Voilà, c’est austère, c’est plus marrant de faire de la finance et de gagner des milliards.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
À court terme, oui.
Julien ROITMAN :
Sauf que tout le monde ne devient pas trader. Donc, il y a de la place pour un progrès dans ce domaine-là. Et lorsqu’on vient vers les jeunes et qu’on fait l’effort de leur expliquer, on constate d’abord un intérêt pour les choses, on a été capable de mesurer de manière indirecte que ça pouvait avoir un effet sur les vocations, donc c’est quelque chose qu’il faut continuer. Mais, ce n’est pas du marketing extensif, c’est vraiment de l’évangélisation, c’est-à-dire aller à chaque endroit, parler avec les uns les autres, présenter son travail, expliquer.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Présenter les choses et expliquer. Le modèle économique et productif, si l’on peut dire, c’est l’Allemagne en Europe. Comment on se situe vis-à-vis de l’Allemagne ? Ils ont plus d’ingénieurs ?
Julien ROITMAN :
C’est intéressant que vous mentionniez l’Allemagne parce qu’on donne souvent l’Allemagne en référence dans ses succès économiques. Une des caractéristiques de l’Allemagne, c’est que plus des trois quarts des dirigeants allemands sont issus de l’industrie de l’Entreprise, c’est-à-dire que les chefs d’Entreprises viennent très souvent de la recherche ou de la partie manufacturing, dans la classe politique il y a énormément de gens qui sont issus des Entreprises, les ingénieurs et les scientifiques ont un statut social et une rémunération qui est d’ailleurs meilleure que celle de la France. Donc, on pense qu’il y a peut-être une petite corrélation entre les deux. Un autre exemple qui est intéressant, c’est la Chine. Sur les 17 ou 18 premiers dirigeants chinois politiques du pays, il y en a 15 qui sont issus d’études d’ingénieur, donc ça fait quand même réfléchir. Alors, je ne dis pas qu’il faut basculer d’un extrême à l’autre, mais enfin la sous-représentation qu’on a aujourd’hui avec un seul ministre ingénieur, avec au maximum une quinzaine de parlementaires reconnaissant une formation d’ingénieur et d’études scientifiques, on peut faire mieux.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Alors, on va dire que c’est parce qu’il y a beaucoup de travail dans l’industrie, et du coup on a pas le temps de s’occuper de la cité.
Julien ROITMAN :
On est très occupés, mais quand même.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Troisième point : la formation. Il faut la faire évoluer ? Il faut la valoriser et la faire évoluer ?
Julien ROITMAN :
D’abord, la formation, il y a un scoop, c’est que la formation ne s’arrête pas au diplôme. Alors, c’était peut-être vrai il y a 30 ou 40 ans, mais aujourd’hui comme les gens sont partis pour des carrières qui vont durer 30 ou 40 ans, il est évident qu’ils vont changer plusieurs fois d’Entreprise, voire d’endroit, voire de métier. Donc, la formation tout au long de la vie, c’est une donnée aujourd’hui - d’ailleurs les jeunes qui obtiennent leur diplôme dans les dernières années savent très bien qu’ils ne vont pas avoir une carrière, mais plusieurs carrières successives - donc, c’est un point sur lequel il faut travailler, sur lequel on n’est pas encore très très équipés, c’est-à-dire que beaucoup de grandes écoles, que ce soit des écoles d’ingénieurs d’ailleurs ou des écoles de management, ont des divisions de formation continue, mais enfin c’est encore très ponctuel, donc il y a la place pour un inventaire, pour mettre en place une espèce de pot commun de ces formations, et pour voir comment est-ce qu’on peut accompagner. Ça, c’est un aspect. L’autre aspect au niveau de la formation initiale et de la formation supérieure jusqu’au diplôme – on parlait de l’Allemagne – une des choses qui frappent, c’est les gens qui enseignent dans les universités allemandes ou dans les écoles d’ingénieur allemandes – c’est essentiellement des instituts d’ingénierie – il y a une très large proportion qui est passée par l’industrie. Or en France, on a une espèce de fire-ball entre d’un côté les laboratoires de recherche, l’université, les grands pontes, et puis de l’autre côté la partie industrie. Or, il est absolument nécessaire qu’il y ait un va-et-vient, une perméabilité entre les deux. Et une des choses sur lesquelles on voudrait qu’on fasse des efforts, on a proposé quelques voies dans cette direction, c’est de faire en sorte d’abord de recruter un certain nombre d’enseignants qui soient issus de l’industrie, ou même pour les enseignants qui sont issus de l’enseignement et de la recherche dans l’enseignement supérieur, qu’on leur fasse faire des passages en industrie, dans les Entreprises, en particulier dans les grands groupes, il est courant d’avoir des va-et-vient entre le terrain, entre le siège, l’international, l’industrie et de la recherche. Et ça, c’est quelque chose qu’on doit faire entrer progressivement dans l’enseignement supérieur.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Donc, on fait un petit peu plus d’apprentissage dans le cursus ? On fait des stages en Entreprise ? De plus en plus maintenant, il faut que les profs aussi aillent en apprentissage ?
Julien ROITMAN :
L’apprentissage est quelque chose qui se développe, et c’est une excellente chose. En fait, d’une certaine manière, entre guillemets avec toutes les précautions d’usage, il faut aussi un peu mettre les profs, les enseignants en apprentissage. Je pense qu’ils seront les premiers ravis de la chose. Ça demande d’ailleurs un certain effort aux Entreprises parce qu’accueillir des gens en stage, en apprentissage, c’est un investissement que fait l’Entreprise, ça obère un petit peu ses charges, mais c’est un excellent placement.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Une autre chose : il n’y a pas assez de doctorats finalement. Les ingénieurs doivent aller plus loin dans leurs études, c’est bénéfique pour eux ?
Julien ROITMAN :
Oui. De toute façon, je pense qu’il y a un consensus aujourd’hui pour dire qu’un ingénieur, même s’il est ingénieur toute sa vie, bénéficiera énormément d’avoir fait un peu de recherche dans son existence. Donc, on pousse, les directeurs des écoles d’ingénieur poussent en général, ou en tout cas sur les plus grandes, pour qu’une certaine proportion des diplômés après le diplôme fasse un an, deux ans de recherche, un master ou un doctorat, ou enfin quelque chose de complémentaire. Ça, c’est utile à l’intéressé lui-même pour la suite de sa carrière. Ça encourage aussi la fertilisation avec les laboratoires de recherche avec les universités. Donc, on a aujourd’hui une proportion notable. Je donne un exemple que je connais : j’ai mon diplôme de Sup-Elec, à l’époque où j’étais Sup-Elec, il y a très longtemps, il y a prescription, on ne faisait pas de recherche. Aujourd’hui, la Sup-Elec, il y a plus de 250 doctorants. Donc, c’est quelque chose qui existe, qui se développe. D’ailleurs, il y a un facteur extérieur qui nous fait faire des bonnes choses pour des mauvaises raisons, ça s’appelle le classement de Shanghai, et parmi tous les critères de classement de Shanghai, et en particulier de nombre de publications, enfin bon - mais si vous voulez avoir des publications, il faut bien que vous ayez des chercheurs - donc, beaucoup de gens s’y sont mis pour accélérer la recherche, ce qui est une bonne chose en soi. Donc, il y a beaucoup d’ingénieurs qui font aujourd’hui, un certain nombre qui font des doctorats, et une bonne partie d’ailleurs des masters d’université sont alimentés aussi par des ingénieurs, mais enfin, il faut encore aller plus loin dans ce domaine-là.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Enfin, les ingénieurs ne sont pas assez impliqués dans la vie de la cité. Qu’est-ce qu’on peut faire ?
Julien ROITMAN :
D’abord, il y a une prise de conscience. La dernière enquête annuelle sur les ingénieurs montrait qu’une écrasante majorité, plus de 80 % des ingénieurs, étaient prêts à s’engager dans la vie de la cité pour faire évoluer la Société. Je dirais que je reviens un peu sur ce qu’on disait tout à l’heure à propos du progrès scientifique, disons que c’est une conviction forte, et heureusement d’ailleurs, pour les ingénieurs que le progrès de la Société, le progrès de l’humanité va de pair avec le progrès scientifique. Un progrès scientifique ou un progrès technologique tout seul n’a absolument aucun sens. Donc, ils sont vraiment convaincus de ça, et ils sont prêts à participer à l’évolution de la Société, aux progrès de la Société, avec leurs bagages scientifiques. Donc, ils sont prêts à s’engager plus – enfin, disons que les ingénieurs ne veulent pas être les hommes de ménage technologique de la République. On pense qu’on mérite mieux que ça, et donc que dans le tour de table, des gens qui sont des vrais décideurs, des gens qui prennent des options stratégiques, que ce soit au niveau régional, au niveau national, au niveau associatif, au niveau des Entreprises, il y a de la place dans le tour de table pour des gens qui ont une expérience technologique, qui ont une expérience scientifique, et qui peuvent apporter un certain éclairage pour qu’on prenne les bonnes décisions. Il y a un certain nombre de grands domaines sensibles aujourd’hui, l’énergie par exemple ou les questions de sécurité, qui sont des domaines hautement émotionnels.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
On appelle les ingénieurs quand ça ne va pas pour expliquer pourquoi ça ne va pas.
Julien ROITMAN :
On est un peu les pompiers de la technologie aussi, parce que l’ingénieur en fin de compte c’est celui qui apporte une solution à un problème qui a des dimensions technologiques, mais aussi économiques, mais aussi sociales. Et donc, on veut arriver à une situation où on soit partie prenante en amont… comment dire ça… en fin de compte, on le mentionne un peu dans le livre, c’est une évolution du rôle de l’ingénieur, mais de manière plus spécifique du rôle de l’expert. On assiste vraiment à un virage à 90°, c’est-à-dire que traditionnellement, l’expert c’est quelqu’un qui a de très grandes connaissances et qui, du haut de ses compétences sur son piédestal, assène un certain nombre de vérités premières en disant « voilà comment c’est, voilà comment ça doit être, et voilà ce que vous devez faire ». Ça, c’est un modèle qui est mort. C’est un modèle qui est mort parce que ne pourra perdurer qu’un expert qui a bien compris que son boulot c’est aussi de débattre avec le grand public, avec le citoyen ordinaire, avec les gens qu’il est censé asservir. Il n’est pas là pour asséner des vérités, il est là pour faire de la pédagogie, pour informer, pour expliquer. Et en fin de compte, c’est un gagnant-gagnant parce que d’abord le bon sens, c’est la chose la mieux partagée du monde, et pas une fois, et pas deux fois. Les experts, simplement en échangeant avec des gens, ont eu des idées, ont découvert des tas de choses qu’ils pouvaient mettre en pratique. Et inversement, s’il on veut qu’il y ait une appropriation par la société, par le grand public, d’un certain nombre de choses,
il faut leur expliquer, il faut décoder, il faut démystifier et accepter le débat. Le débat contradictoire, s’il reste dans des limites raisonnables, avec des éléments factuels que les ingénieurs et les scientifiques sont bien placés pour amener, c’est-à-dire de quoi on parle exactement, quels sont les problèmes, quelles sont les quantités, quels sont les faits, quels sont les chiffres, après, on peut discuter tant qu’on veut, mais pour éviter de faire prendre une espèce de mayonnaise qui fiche le camp dans toutes les directions.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Donc, un ingénieur c’est d’abord un homme qui est au service des autres hommes, c’est quelque chose comme ça ?
Julien ROITMAN :
Oui, il est là pour ça. Un ingénieur en chambre close, ça ne sert pas à grand-chose.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Alors maintenant, on pourrait se rassurer quand même. On espère qu’on n’arrivera pas à des discours politiques associés avec 25 slides de Power Point !
Julien ROITMAN :
Un ingénieur peut être économe de paroles et efficace dans ce qu’il dit. D’ailleurs, une des raisons pour lesquelles les ingénieurs ne s’expriment pas tellement, les scientifiques – j’ai mentionné tout à l’heure le fait qu’on aime bien vérifier 4 fois que c’est bien ce qu’il faut dire, ou que c’est exact plutôt – il y a un autre aspect qui me paraît intéressant et qui en même temps est une valeur ajoutée, c’est qu’un ingénieur et un scientifique, en général ça travaille en équipe. Il y a très peu de stars, alors que dans d’autres métiers, on peut avoir des gens qu’on pousse en avant et que tout le monde admire et applaudit. La première chose que fera un ingénieur ou un scientifique, même s’il y a un succès, il dira « je partage ça avec mon équipe », il se tourne, et ce n’est pas juste une clause de style, c’est que dans les domaines qu’on couvre, on ne peut pas y arriver tout seul, c’est le travail de beaucoup ensemble.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Voilà pour vos points. Rapidement, on n’a pas parlé d’énergies renouvelables parmi vos propositions. Il y en a beaucoup qui sont associées à ce thème-là. Les ingénieurs ne sont pas présents dans ce domaine-là ? Il n’y a pas d’enseignement dans ce domaine-là en France ?
Julien ROITMAN :
D’abord, ils sont forcément présents parce que s’il n’y avait pas d’ingénieur, il n’y aurait pas d’énergies renouvelables, en tout cas de quoi les produire. On est présents dans le débat, mais on fait de la politique au sens originel du terme, c’est-à-dire qu’on vient dans le débat, on n’a pas à prendre une position pour ou contre, on est là pour rappeler de quoi on parle, quels sont les faits et chiffres de base, quels sont les défis qui sont là, et quelles sont les questions un peu embêtantes auxquelles il faut essayer de répondre. Donc, ça c’est général. Dans le domaine spécifique de l’énergie et des énergies renouvelables, ce qui est intéressant c’est aujourd’hui qu’il y a tout un catalogue d’énergies renouvelables qui viennent en plus des énergies d’origine fossiles ou de l’énergie nucléaire. On sait pertinemment que ce sont des technologies qui sont à leurs débuts, qui vont s’améliorer, pour lesquelles il faudra des investissements extrêmement importants. On sait que ce sont des énergies qui vraisemblablement ne pourront pas se suffire à elles-mêmes, parce que le photovoltaïque c’est très bien mais il faut qu’il y ait du soleil, l’éolien il faut qu’il y ait du vent, et on n’a pas forcément tout ça quand on a envie. On s’aperçoit en fait, et c’est ça la position que nous défendons, c’est qu’il n’y a pas, et on ne voit pas à l’horizon visible, une solution miracle, une énergie miracle qui va répondre à tous les problèmes. Donc, aujourd’hui on a un menu, un catalogue de solutions technologiques pour différents types d’énergies, et en fin de compte, chaque pays, chaque géographie, va aller taper dans ce catalogue, qu’il s’agisse de l’hydraulique, du nucléaire, d’autre chose, en adaptant la solution à ses besoins et à ses ressources naturelles. Il n’y a pas une solution qui convient à tout le monde, chacun se fabrique son sur-mesure. Et ce qui est paradoxale dans l’affaire, c’est que chaque pays va se construire sa petite solution, mais tout ça ne peut fonctionner que si tout le monde travaille ensemble, c’est-à-dire que s’il n’y a pas une collaboration internationale sur un certain nombre de grands sujets, c’est mort d’avance à cause des problèmes de CO2, enfin il y a toute une série de choses. Donc, c’est à la fois très spécifique et très global. Mais, dire comme certaines personnes qui sont un peu excessives, que demain on arrête tout le nucléaire et qu’on passe à autre chose, c’est très joli sur le papier, c’est peut-être une grande satisfaction intellectuelle…
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Les scientifiques de France, eux, considèrent que c’est difficile.
Julien ROITMAN :
On considère qu’on peut peut-être arriver à quelque chose comme ça. Il reste à prouver que c’est la bonne solution. Et de toute façon, même si on veut faire ça, il faut se donner le temps de le faire, c’est-à-dire que sortir du nucléaire pour l’Allemagne, dire que l’Allemagne va sortir en 5 ou 10 heures du nucléaire, c’est une vaste rigolade - je pense qu’on en reparlera dans quelques années - pour la France qui a quand même une proportion beaucoup plus forte d’énergie nucléaire, et qui grâce au nucléaire d’ailleurs a eu des tas de réalisations, que ce soit dans le domaine économique, enfin il y a des choses qu’on aurait jamais pu faire si on n’avait pas eu le nucléaire, en plus c’est un des quelques domaines où on a plusieurs longueurs d’avance sur le reste de la planète, donc on ne va pas non plus aller égorger la technologie où on est bons. Il y a probablement des rééquilibrages à faire, il y a probablement des investissements lourds à faire pour que déjà sur ce qu’on a aujourd’hui on assure les bonnes sécurisations et tout cela, il y a tout un travail qui est encore à faire, il faut voir vers quel type de génération on va aller, donc tout ça n’est pas inconciliable et tout ça va de toute façon coûter des investissements absolument phénoménaux quelque soient les solutions retenues. Et je crois que les gens qui font des grandes déclarations sur le nucléaire devraient prendre leur calculette et commencer à compter parce qu’on parle en milliers de milliard d’euros sur la durée.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
En tout cas, ils devraient prendre un petit peu conseil auprès des ingénieurs.
Julien ROITMAN :
On est prêts à apporter un éclairage encore une fois, et puis après les politiques sont là pour décider. Mais, on veut au moins qu’ils décident en connaissance de cause.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
On le voit en tout cas dans vos 40 propositions, ce ne sont pas des propositions en l’air, il y a aussi des engagements, des engagements forts sur la politique industrielle, la politique énergétique de la France. Il y a des choses à faire, il y a des choses à dire en tout cas pour que vous puissiez, vous, être entendus.
Julien ROITMAN :
On le souhaite. En tout cas, on va s’efforcer de faire ce qu’il faut pour porter la bonne parole. Et encore une fois, notre plus grande ambition, c’est qu’on se fasse voler nos idées par les candidats à l’élection présidentielle, et les autres, parce que je rappelle que derrière, il y a des élections législatives. Et d’ailleurs, une des raisons d’être de ce livre blanc, c’est bien sûr de s’adresser aux candidats à la présidentielle, mais aussi que sur toute la France, à travers toutes nos Associations, les gens aillent voir leur Maire, leur Député, leur Sénateur, leur Conseiller Général, pour discuter le bout de gras avec lui. Et si on arrive à faire en sorte que chacun des responsables politiques de ce pays arrive à consacrer une ou deux heures de son temps à ces questions-là, qui sont des questions cruciales pour nous, et qui ne sont pas des questions à l’échelle d’un mandat électoral, ça se compte en générations ces choses-là, on aura déjà pas perdu notre temps.
Jean –Sébastien SCANDELLA :
Donc, résultat des courses normalement au mois de mai, et après on verra ce que ça donnera. Merci beaucoup Monsieur ROITMAN.
Julien ROITMAN :
Merci de m’avoir reçu.